—Ludovico, ajouta-t-elle, allait justement appeler le valet de chambre de M. Montoni pour qu'il l'informât de cette arrivée, lorsque je l'ai trouvé moi-même.
Emilie resta quelque temps dans cet état d'incertitude; il devint enfin si violent, qu'elle pria Annette d'aller rejoindre les domestiques dans la salle, et de découvrir, s'il était possible, quelle était l'intention du comte en se rendant au château.
—Oui, mademoiselle, répondit vivement Annette; mais comment trouverai-je mon chemin, si je vous laisse avec la lampe?
Emilie dit qu'elle allait l'éclairer, et elles sortirent aussitôt. Quand elles furent au haut de l'escalier, Emilie réfléchit qu'elle pourrait être vue par le comte; et pour éviter la grande salle, Annette la conduisit, à travers quelques petits passages, à un escalier dérobé qui descendait à la salle des domestiques.
En remontant à la chambre, Emilie craignit de s'égarer dans tous les détours de ce château, et d'être encore effrayée par quelque mystérieux spectacle. Quoique troublée dans tous les corridors, elle frémissait d'ouvrir une seule des portes. Pendant qu'elle était seule, arrêtée et pensive, elle crut entendre un sanglot assez près d'elle; elle resta immobile, et en entendit un second distinctement. Il y avait plusieurs portes à la droite du passage; elle avança et écouta. A peine fut-elle à la seconde, qu'elle entendit une voix et un accent de plainte; elle écoutait toujours et ne voulait ni ouvrir la porte ni s'en éloigner. Elle reconnut des soupirs convulsifs et les plaintes d'un cœur au désespoir. Emilie pâlit, et considéra dans une pénible attente les ténèbres qui l'entouraient; les lamentations continuaient; la pitié vainquit la terreur: il était possible que ses soins pussent être utiles à l'infortuné qui gémissait, ou que du moins sa compassion pût le consoler. Elle posa la main sur la porte: tandis qu'elle hésitait, elle crut reconnaître cette voix qu'altéraient les tons de la douleur. Elle posa sa lampe dans le passage, et ouvrit la porte sans bruit: tout était sombre, excepté un cabinet reculé où paraissait une seule lumière. Elle se glissa doucement; elle vit madame Montoni appuyée sur sa toilette et fondant en larmes, un mouchoir sur les yeux: elle resta immobile d'étonnement.
Il y avait un homme assis auprès du feu, mais elle ne put le distinguer; de temps en temps il disait, d'une voix basse, quelques mots, et Emilie ne pouvait les entendre. Mais alors madame Montoni pleurait encore bien plus. Trop occupée de sa douleur, elle n'aperçut point Emilie; cette dernière eût bien désiré deviner la cause de cette scène, et reconnaître celui qui se trouvait à cette heure dans le cabinet de sa tante: elle ne voulut pourtant point ajouter à ses douleurs en surprenant son secret, et profiter de la circonstance pour écouter son entretien. Elle se retira avec précaution; et, quoiqu'avec difficulté, retrouva son appartement, où des intérêts plus directs lui firent oublier sa surprise.
Annette revint cependant sans avoir de réponse satisfaisante.
—A présent, mademoiselle, ajouta-t-elle, je suis si endormie! Si vous l'étiez autant que moi, vous ne me feriez pas rester, j'en suis sûre.
Emilie s'aperçût qu'il y aurait de la cruauté à l'exiger: elle avait attendu si longtemps sans recevoir d'ordres de Montoni, qu'il ne paraissait pas avoir le dessein de la troubler si tard. Elle se détermina à congédier Annette: cependant, quand elle regarda sa triste et vaste chambre, et qu'elle se souvint de différentes choses, la crainte s'empara d'elle, et elle hésita.
—Oui, dit-elle à Annette, il serait cruel de vous prier de rester jusqu'à ce que je fusse endormie; je crois que cela sera long.