« C'est, pensait-il, que cette jeune femme nourrit mon imagination. Ses propres moyens sont faibles, mais je les transpose, et le soir, quand elle n'est que fatiguée et qu'elle bâille à la fenêtre, je crois la voir soupirer comme Doña Sol, devant l'oppressant silence de la nuit romantique. »
D'ailleurs, il essayait sur elle son caractère, il aiguisait son amertume, sa tristesse, il jouissait de la vanité un peu gonflée de son amie, et alors de considérer sa faiblesse il la regardait aller et venir, petite reine et petite esclave, qui exige la déférence pour son orgueil, et supporte la honte, pour son plaisir.
« Les femmes, songeait-il quand il cédait à ses volontés et qu'elle en triomphait trop vite, les femmes sont des colombes attachées avec un long ruban ; elles se croient libres parce qu'elles n'ont pas été au bout du fil qui les tient. »
Il n'était pas sûr qu'elle lui dît la vérité lorsqu'il la questionnait sur son jeune passé. Elle affirmait qu'Antoine était son premier amant, mais d'autres fois elle souriait et répondait avec hésitation, cherchant instinctivement à troubler davantage, à satisfaire davantage.
Et Antoine Arnault, par ce mois d'été, savourait cette maîtresse charmante avec un plaisir aigu et bien réglé, ainsi qu'il goûtait son sorbet à cinq heures, et le déploiement d'un store d'osier vert devant le soleil.
Par moments, pour délivrer sa renaissante mélancolie, il instruisait la jeune femme dans l'art de ne point jouir du présent. Au restaurant, le soir, dans l'atmosphère lasse et langoureuse, cependant qu'elle exigeait du garçon qui les servait l'intelligence la plus rapide et beaucoup d'égards :
— Voyez, lui disait-il, mon amie, comme ce moment n'est point parfaitement agréable! Je n'y jouis ni de vous, ni de cette douce nuit. Je pense au passé, à l'avenir. Ce feuillage, ces graviers, ce silence, ces laiteuses lumières, cet infini me font songer à une pareille soirée que je ne goûtais pas davantage, il y a une année. Et maintenant, cette soirée morte m'enivre, m'éblouit divinement, tandis que vous m'êtes à peine un léger ver luisant qui éclaire le gazon du soir… Pourquoi aucun spectacle n'est-il identique à soi-même, mais identique aux instants disparus! Ce jardin de cabaret, tel que vous le voyez, me rappelle encore une nuit de Constantinople, où le firmament avait cette couleur, où l'on entendait une flûte semblable à cette flûte, où une jeune danseuse de Stamboul avait comme vous un collier d'or rond et des mains qui paraissaient brûler. Ah! mon amie, ajoutait-il, comme je vous aimerai dans un an, quand, auprès d'une autre jeune femme, je regretterai sans doute ce moment-ci et ma jeunesse antérieure…
La jeune femme, ainsi attristée obscurément, cherchait dans son sac de soie un petit miroir, contemplait son visage, la richesse de son cou doré, assurait ses bracelets à son poignet, essayait de se sentir, contre ce vent de destruction, belle et doucement armée.
Et Antoine la ramenait chez elle, montait avec elle dans sa douce et chaude maison feutrée, et, sur un lit près duquel mouraient des roses, la pressait contre lui avec des larmes de solitude, froissait et frappait cette âme, comme si elle eût été la petite porte d'or du royaume du monde, où il lui fallait entrer…
Ayant relu un soir quelques pages d'Hernani, et ces lignes où l'Empereur s'écrie :