Antoine, familier avec elle au bout de quelques jours, car elle était précieuse et alanguie de littérature, profitait de cette saison déserte pour la voir, la connaître, la garder.

Cette jeune femme veuve lui avait plu dès l'abord, dans le salon où elle se tenait, voyante et remuante, près d'une autre jeune personne trop discrète, et, semblait-il, attentive à ne penser à rien.

En entendant nommer Antoine Arnault, elle avait ressenti une émotion véritable. Elle se sentait, en effet, comme elle le disait, confuse et fière. Étant extrêmement coquette, elle se persuadait qu'un écrivain de talent portait un remarquable intérêt à la grâce des jeunes femmes, à leurs toilettes, à leurs ruses.

« Voilà, pensait-elle, mon spectateur. »

Et Antoine Arnault, que le sérieux frivole de ce jeune être amusait, se pliait sans difficulté à sa légère autorité, à toute sa gracieuse tempête.

Dans les restaurants retirés où il l'emmenait le soir, et tandis qu'il observait la douce harmonie de son visage, de sa robe, de ses colliers, il riait de l'entendre raconter sa vie, avec une voix ardente et emportée, où l'on ne distinguait point si elle essayait d'établir la dignité de son existence solitaire ou l'évidence de ses tendres succès.

Cette nerveuse créole avait dans le cercle de ses relations une place favorisée ; on attribuait au climat de son île natale ses plaisants emportements, et on lui tenait compte d'un deuil conjugal qu'avec une facilité d'émotions multiples elle déplorait encore sincèrement.

Antoine Arnault s'amusait de voir le sang animal et sauvage affleurer sans cesse à cette fragile peau. Il riait avec un peu d'impertinence des raisonnements de la jeune femme, de ses exigences, de ses plaintes et de ses bouderies, mais pourtant s'émouvait jusqu'à la méditation quand il l'entendait souffrir, comme le jour où, le visage percé de douleur, elle avoua : « Quand je serai moins jolie je ne pourrai plus aimer que les hommes qui m'aimeront, et je préfère ceux qui ne font que me désirer. »

Au bout de dix jours d'empressement, de flâneries, de chauds et adroits soupirs, Antoine Arnault retint entre ses bras cette jeune femme folle et chancelante ; il riait, avec un âpre plaisir, de la voir secouée de tendre rage, étirer de ses deux doigts vifs sa bouche passionnée, et ressembler ainsi à un pâtre de Sicile qui, renversé, chanterait encore dans ses pipeaux…

Elle dominait le jeune homme. Ironique, Antoine contemplait en lui-même l'importance qu'il accordait en ce moment à ces aimables ébats, à la volonté et à l'humeur de sa maîtresse.