Mais il lui parlait timidement, et elle répondait : « Ah! monsieur… » en soupirant au travers de ses lourdes larmes ; et bientôt il la vit qui chancelait, épuisée, étourdie, molle et brûlante.
Il eut peur ; doucement, respectueusement, il la prit dans ses bras, — il la portait vers le lit. Si craintive qu'elle fût, elle ne se défendait pas contre cette bonté, et, en vérité, la bonté d'Antoine Arnault, en cet instant, était secourable et pure ; c'était une âme qui enveloppe une autre âme et qui lui dit : « Vivez, ma sœur… »
Il ne la touchait pas et restait éloigné d'elle. Elle, couchée de côté, regardait avec défiance, avec douleur, la longue nuit noire et brillante.
Elle poussa un soupir plus profond, éclata de nouveau en sanglots, appela le jeune homme, le regarda, prit sa main, et, de force, l'appuya sur son cœur.
Violent et chaste, ce jeune être innocent pensait que les caresses ne posent que sur l'âme ; il lui semblait qu'elle appuyait cette main sur son rêve, sur les hautes vagues de la douleur. Mais Antoine Arnault, voluptueux et curieux, les doigts glissant sur ce jeune sein, épiait, de son regard rapproché, les yeux qu'il voulait troubler ; — et la jeune fille s'arrêta de pleurer ; hostile, surprise comme un être qui entend, qui voit quelque chose qu'il ne savait point, elle tourna plusieurs fois la tête entre ses cheveux mêlés, — âme qui oscille et tente la dénégation — et bientôt Antoine Arnault, avide et penché sur elle, vit que le plaisir naissant faisait glisser toutes les lignes de ce visage, et tordait, doucement, la douce bouche enivrée… Alors, ému, reconnaissant, effrayé, généreux et satisfait, il souleva la jeune fille, il lui dit : « Allez-vous-en, je vous en prie, allez-vous-en », et, comme elle n'avait plus de force et plus de volonté, il la soutenait, la conduisait chez elle ; il l'assit, s'agenouilla, lui couvrit les doigts de baisers, lui dit « Adieu! adieu! » Et, de bonne heure, le lendemain, il partit sans l'avoir revue.
III
Étendu dans le wagon, une de ses mains délicates jetée sur ses cheveux serrés, sur la joue droite de son net et brun visage, Antoine Arnault voyait, au bord de la fenêtre, courir les paysages, les vertes têtes touffues de la forêt, et toute cette nature caressait son regard. Le soleil aveuglait. Antoine, les yeux blessés, le contemplait avec amour. « Soleil, pensait-il, c'est toi qui enseignes aux hommes le sentiment de gloire et d'élévation. Tu es le principe de l'or. Tu m'exaltes et me fais rire de ce rire qu'ont les jongleurs qui rattrapent leurs balles, car tu me défies, mais je te vaincs à force d'amour… Vois ma chaleur. Mon sang passe dans mes veines comme des gazelles qui se courbent et se relèvent. Un poète fait dire à la reine Cléopâtre : « Mes lèvres retenaient captive la bouche du monde. » Je te tiens ainsi entre mes lèvres! Quand je ne serai plus vivant, tu auras beaucoup perdu, car je goûtais et j'honorais tous tes moyens ; je sais comment, en été, au travers des volets de bois et des rideaux de perse lisse, tu extrais d'une chambre froide des mélancolies passionnées et des murmures de roses sèches. Je sais comment tu te poses sur le bord d'un chapeau de jeune fille, comment tu éclaires dans l'azur la poursuite de deux papillons délicats, qui se précipitent et tombent avec cette abrupte et rapide violence que dut avoir dans l'espace la chute des Titans. Je sais comment tu adoucis ta joue de la pêche au verger, comment tu rends limpide le silence…
» Lorsque je serai mort, tu chercheras en vain le cœur de ton amant, mon cher soleil abandonné ; mais moi je serai une parcelle de ce néant où entrent toutes choses, et ainsi j'accueillerai en moi l'Univers expirant… »
Antoine Arnault ne goûtait pourtant pas cette hautaine espérance. Le sentiment de sa mort l'affligea, il détourna ses pensées…
Sans doute le jeune homme eût trouvé triste son retour à Paris dans cette molle semaine de juillet, l'aspect de la ville, les dîners dans le court jardin des restaurants des Champs-Élysées, formés par la haie des lauriers-roses sur le bleu profond du soir, s'il n'avait eu pour se distraire le sentiment de sa notoriété, et le plaisir que lui causait la connaissance qu'il fit, chez une amie aimable, d'une jeune femme étrangère.