Et comme elle allait se retirer, il saisit le livre sur la table, s'approcha d'elle, reprit :
— Oui, je lisais cette page émouvante : « J'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente. Il me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future. »
Corinne l'écoutait. Elle avait un regard qui absorbait toutes les paroles du jeune homme et ne choisissait pas.
Antoine Arnault se sentit troublé par un visage si immobile et si docile, et pourtant, lorsqu'elle voulut une seconde fois se retirer, il la retint encore, et, lui montrant la fenêtre ouverte :
— Voyez, lui dit-il, comme la nuit est charmante…
Ils s'approchèrent ensemble de la fenêtre. Antoine Arnault, en contemplant l'espace étoilé, auprès de cette âme pensive, ressentait surtout la nostalgie de tous ces petits mondes brillants où il ne pénétrerait pas et ne deviendrait pas célèbre.
La jeune fille, silencieuse, dirigeait ses regards sur l'ombre, sur les étoiles, comme faisait Antoine Arnault. Elle aspirait dans son cœur la nuit déserte, où se mettent à vivre mille petites âmes froides qui sont hostiles à l'homme : l'âme du peuplier et du saule humide ; l'âme de la grenouille, de la lentille d'eau et de l'émouchet assoupi…
Elle fit un mouvement avec ses deux mains, ses deux bras tièdement parfumés, et Antoine Arnault l'observant, s'aperçut qu'elle pleurait. Elle pleura d'abord lentement, puis avec une lâche et douloureuse violence, comme un orage éclate, comme un cœur crève de poésie…
Elle avait saisi le bras du jeune homme et elle pleurait sur sa main ; elle le tenait comme quelqu'un qui se noie retient la rive, elle le serrait d'une étreinte dont la force par petits coups croissait.
Il était plein de pitié, de douceur. Il regardait discrètement et sans curiosité cette peine abondante, cette force de vie qui courait sur ce jeune visage, il eût pu dire à ces larmes : « vous pensez être douloureuses, et pourtant vous entraînez, comme un torrent d'été, de la chaleur et des fleurs, les reflets de la colline et de la lune mince, car c'est votre jeunesse et votre ardeur, ô petite fille! qui roulent sur vous comme l'eau sur de clairs galets… »