Ils connurent jusqu'à l'ivresse, jusqu'à l'étourdissement, jusqu'au malaise et jusqu'à la fatigue et l'obsession, la route blanche qui se précipite dans un arceau d'azur.

Ils s'amusèrent des villes traversées au milieu de l'intérêt et de la bonhomie des paisibles habitants ; ils goûtèrent l'accueil et l'emphase du petit hôtel éveillé où l'on passe la nuit : Hôtel de l'Écu-d'Or, hôtel d'Occident, hôtel des Rois, hôtel des Voyageurs…

Ils connurent la mélancolie des repas dans les salles à manger basses et enfermées, décorées au mur de la tête du cerf ou du sanglier ; et quelquefois, Antoine, ému de voir la jeune femme joyeuse, affairée, et toujours vêtue de soie et de ses bijoux tandis qu'il sentait son cœur descendre dans l'abîme et toucher la mort, l'embrassait avec reconnaissance et lui disait :

— Vous êtes mon âme.

Quoiqu'elle dirigeât le voyage, avec une capricieuse et déraisonnable fantaisie, Antoine exigea qu'on visitât les chemins de la Meuse, les plaines, les vallées où son pays, plusieurs années avant qu'il fût né, avait connu d'ardentes blessures.

Certes, son éducation, sa culture, son amour des mondes, jeté comme des bras autour de l'univers, sa vision d'un avenir pacifique lui rendaient hostile un étroit patriotisme, mais ici cet orgueilleux cherchait à revendiquer, à établir la suprématie de sa race.

Dès le départ, ce matin-là, sur les routes qui les conduisaient à Sedan, Antoine s'était isolé ; détaché de son amie, reculé en soi-même, il excitait son imagination.

Devant lui, près de lui, les fraîches plaines, les hauts arbres, les haies buissonneuses, dénouées et retombantes, soufflaient la verte odeur de leur énergique vie, et, tout couvert de cet émouvant paysage, Antoine Arnault, avec ferveur, s'adressait à sa patrie.

— Vous n'êtes point, ô mon amour, lui disait-il, le seul beau pays de la terre, mais vous êtes le seul qui me soit parfaitement agréable. Vous possédant naturellement, je ne puis choisir que vous. Vos collines, vos arbres, vos prairies, les lignes de vos herbes et de vos eaux ont une volonté secrète qui compose votre unité, votre forme, l'expression de votre visage, et qui compose aussi mon être. Les petits sapins de Germanie, bien rangés sur leurs routes nettes, ne peuvent pas me servir à écrire sur l'espace votre nom et le mien, tandis que les joncs élancés de l'Isère, les pins de l'Estérel, les sables amollis du Rhône annoncent également au monde notre sensibilité.

» Ah! que j'aime mon cœur et votre gloire! pensait encore Antoine Arnault, tandis que, les yeux fixés sur l'histoire de son pays, il établissait, dans l'azur, l'arche idéale qui va des premiers jours de France à la Révolution, à l'Empire.