» Oui, songeait-il, je vais te quitter encore, je vais visiter d'autres lieux, que j'ai aimés, que j'aimerai ; mais, étranger au bord des eaux douces d'Asie où passent en barques aiguës des jeunes femmes voilées, étranger sur les douces collines de Fiesole, avec quelle ardeur ne retrouvais-je pas mon pays! avec quelle impatience ne lui criais-je pas, dès avant les frontières : Viens, accours ; j'accours, ô ma terre! ton soleil m'enivre, et tes brouillards, tes buées ne me font pas peur. Tu n'es pas perfide : tes aulnes frais, tes aubépiniers aux branches étendues et les hautes mauves de tes vergers, voilà mon naturel été. Désaltère-moi, berce-moi, vois comme les roses de Pise ont mis de brûlures sur mon cœur. »

Cependant, la jeune compagne d'Antoine, inattentive au visage de son ami, retenait autour d'elle un manteau de soie gonflé que le vent de la course lui arrachait vivement, regardait avec sévérité la poussière de la route, se sentait froissée par l'odeur des étables ou des sèches betteraves, enfin souffrait aimablement…

… Un chant de clairons éclata soudain, musique invisible, partie, semblait-il, du flanc d'une colline pierreuse, et bientôt, sous le jaune soleil, apparut, aride et brûlée, la petite ville de Sedan.

Antoine eut le cœur pressé :

« La voilà, pensait-il, la ville offensée, celle dont le nom n'est point joyeux, et déjà, dans mon enfance légère, me frappait par sa sonorité mate et brisée. C'est vous, Sedan! Ah! que j'étais allègre et libre, et voici que, dans vos rues, je porte sur mes épaules, comme un poids étouffant, la victoire étrangère. »

Antoine Arnault regardait les rues chaudes, paisibles, les maisons en pierre jaune, les unes humbles et vieillies, et d'autres, dans de petits jardins à l'écart, lourdes et ornées de balcons arrondis, d'épaisses et rudes sculptures.

« Ah! soupirait-il, je ne pense pas qu'on soit heureux ici : comme on étouffe! Oui, comme on étouffe, continuait-il tandis que la jeune femme l'ayant entraîné dans la triste salle à manger de l'hôtel, commandait le repas avec la minutie d'une personne délicate qui ne veut pas prévoir le précaire et la privation provinciale. Certes, la vie dans cette petite ville armée doit être comme par toute la terre, et, selon les heures du jour, puérile, affairée, modique et voluptueuse, mais peut-on y connaître la légère ivresse, l'insolente insouciance?… L'adolescent qui remporte un prix, le jeune homme qui presse les doigts de la jeune fille qu'il a choisie, tous ceux enfin qui montent à la vie, qui courent vers le laurier empli d'azur, ne se sentent-ils point soudain oppressés? Ah! doivent-ils dire en portant les mains à leurs tempes, qu'y a-t-il encore, qu'est-ce qui me retient et m'appelle? Quelle affaire d'honneur qui n'est point réglée? Nulle philosophie ne prévaut contre ma tristesse : la vengeance du Cid ne laisse plus de repos à mon cœur. »

Ces pensées, qui surprenaient Antoine Arnault, qui étaient pour lui nouvelles, car il avait le goût d'établir, quand il faisait des vers, que son âme était

De l'éternel azur et du milieu du monde,

ces pensées l'occupèrent, s'accrurent encore pendant la promenade, lorsqu'il aperçut, au croisement de deux routes brûlantes, la maison blessée de Bazeilles.