Fraîche, petite et pauvre, maintenant apaisée, elle est là, percée de balles qui font dans ses murs, son plafond, ses volets, les battants de son buffet ciré, de petits tunnels nets et obliques, où entre, des deux côtés, la lumière.

Un ancien soldat, qui vieillit là, raconte toute l'histoire, qu'Antoine connaît bien, mais il l'écoute. Gagné par la colère, le défi, et pourtant étreint d'universelle pitié, il pense à la guerre misérable, à cet ouragan où la pierre, le fer, les murs et les maisons ne sont point solides, où c'est l'homme qui fait le plus sérieux rempart, l'homme tendre, découvert, dont le cœur est placé faiblement entre les os de la poitrine, mais qui, cassé, saignant, mourant, peut encore haïr, peut encore ôter la vie.

Oter la vie!

Antoine Arnault se sent étourdi d'un vertige qui attaque sa raison.

Oter la vie! quand l'univers se penche en pleurant sur la douleur ; quand le malfaiteur, blessé à son tour, n'est plus un malfaiteur, mais celui à qui l'on dit : « Voici du chloroforme, vous ne sentirez point qu'on extrait une balle de votre plaie » ; quand, du criminel qui expie, on demande : « A-t-il souffert? »

Oter la vie, quand il n'y a que la vie!

« Pourtant, reprenait Antoine Arnault, en regardant sur les murs les pancartes allemandes, les injonctions allemandes, je n'accepte point cela. Je n'accepte pas cet ordre du général ennemi qui établit en France le cours de l'argent étranger. Je n'accepte pas, le soir du 14 Septembre, en 1870, de ne point me montrer dans la rue ; d'éclairer mes fenêtres. Je n'accepte aucun ordre qui ne me vient de moi-même, de ce qui constitue mon unité et ma personne éternelle, je veux dire de mon pays.

» Hélas! songeait Antoine, qui m'éclairera sur ces deux nécessités de l'être : l'intelligence et la colère? L'intelligence repousse la guerre ; elle lui dit : « Tu n'es pas seulement haïssable et révoltante, mais tu es puérile, petite et difforme. Vois tes folies et ton désordre : une demi-journée d'héroïsme, quelques heures pendant lesquelles des hommes, guettant, traquant d'autres hommes comme on traque un renard, ont eu les joues chaudes, les sens aigus, l'emportement des enfants qui luttent, et les voici morts à vingt ans, dans le cimetière éternel, dans la paix funèbre du frais cyprès, des faibles roses…

» C'est fini. On ne leur porte point de nouvelles de la bataille. Ils ne sauront pas si leur pays est vainqueur. Ils sont là, et l'ennemi aussi est là, et ils reposent ensemble. Sur le champ de bataille, on ramasse les cruels jouets, fusils, clairons et couteaux, cuirasses traversées de balles, casques fendus, tous ces objets faussés, maniés par la guerre comme par la flamme d'un haut incendie…

» O jeunes hommes! dont les os nus, entassés sur la dalle froide, dans les caveaux de Bazeilles, forment une litière de roseaux durs, ne pouviez-vous point espérer de la vie un sort plus tendre? Vous n'avez rien connu, ni les loisirs, ni les beaux songes, ni l'amour ; et, si vous avez aimé le combat et votre cher héroïsme, hélas! quelle paix chez les morts! Comme il fait sombre ; et quel silence!…