» Oui, pensait Antoine, que la vie soit sainte et sacrée, qu'elle coule comme un fleuve ardent… Mais voici, cloué au mur, taché de boue, faible et froissé, le drapeau de mon pays, et je meurs si on y touche. Je dis : On ne touche point à moi ; on ne met point sa main sur mes yeux et sur ma bouche sans que je me lève et tue. O cher honneur, honneur divin!…

Et Antoine Arnault chancelait.

Et rude comme un guerrier grisé, comme un chef, vers les proches maisons du bourg il entraînait son amie.

Ah! dans la douleur et la honte, dans le courage et l'héroïsme, dans le parfum des tombeaux, qu'y a-t-il toujours de perfide, de sensuel, d'inavouable?…

IV

… Le lendemain ils reprirent leur glissant voyage, et, doucement, tandis que la frontière étonnait Antoine et faisait une raie sur son cœur, ils se trouvèrent dans les Flandres.

L'air, au milieu d'août, avait l'allègre paix, le bleu vif des matinées d'automne. Ils coururent sur des routes étroites, nettes, bordées de gentils sapins, montantes et descendantes, et que de temps en temps, en deux bonds, un petit lapin traversait. Les villages, les petites villes, où les maisons, abattues sous leurs longs toits violets s'en enveloppent, semble-t-il, comme d'une mante prudente, les charmaient par la douce construction épaisse et blanche, par le soin donné aux aimables fenêtres, voilées comme un visage de nonne, par le secret des minimes jardins enclos dans la demeure : massif de géraniums qui fleurit entre des dalles de porcelaine, auprès d'un fauteuil d'osier.

Dans l'antique Furnes, gagnés par la mélancolie mystique, ils pleurèrent l'un sur l'autre, à l'Hôtel de la Noble Rose, où la jeune femme pensait s'évanouir, lorsque le petit carillon de verre, toutes les dix minutes, jetait du haut du beffroi sa romance.

Ils pleurèrent dans la vieille Ypres flamande, dure tourterelle que le soleil n'échauffe pas, et Antoine, penché sur son amie, lui disait :

— O ma Vénus d'Ypres, ici et là, dans tout l'univers et partout, que nous sommes loin du bonheur!