VI

Empli de ces sentiments, pressé par quelques amis, encouragé par Martin Lenôtre, Antoine Arnault entra dans la vie politique.

Ce qu'il avait cherché, c'était l'emploi, le placement universel de son génie.

Sa révolte, sa logique passionnée, sa force d'humanité sèche et ardente, sa susceptibilité et sa dignité de plébéien, si délicates qu'elles étaient en lui deux cibles toujours découvertes, et qu'on le voyait, dans la discussion, pâlir par amour de soi-même, le guidèrent vers un groupe républicain.

Violent, audacieux, il eut une action soudaine et vive, la collaboration principale d'un journal.

Il s'amusait des fureurs conservatrices.

— Vous désorganisez la société, lui criait-on.

Ah! répondait-il, j'organise! où mettez-vous la société? j'en vois une dans les salons, j'en vois aussi dans les usines. Cette société a soif, a faim, veut son élan et son repos, et pendant les diphtéries, sauver, elle aussi, ses enfants…

Il connut l'éblouissement, l'ivresse de sa propre parole ; il connut l'amertume des soirs grossiers, le repoussant succès du camarade qui, sans talent et sans délicatesse, plaît également ; le dégoût de tomber, après les acclamations de la salle, dans la vie tiède et insignifiante de la rue.

Il connut la tristesse de regarder et d'écouter les hommes ; de regarder sa vie et de se dire : « C'est ma jeunesse, et elle passe ainsi ».