Le succès des livres qu'il écrivit, qui le rendirent célèbre et cher à tous les jeunes gens haussait son exigence et le jetait dans de nouveaux mécontentements. La vue de la nature lui rendait répugnantes ses besognes électorales. A l'ombre d'un tilleul, et dans le silence de la prairie, il méprisait les figures humaines, l'activité bruyante et hargneuse, les revendications du besoin populaire.
« Comme je goûte l'été et les routes! pensait-il, je les aime comme les peut aimer à cinq heures du matin la mûre bleue, quand elle s'éveille entre des feuilles, des gouttes d'eau, l'herbe fraîche, un bruit de source, un cri d'oiseau, et le bonheur du mois de juin!… »
Les femmes lui semblaient chétives ; il les prenait et les quittait ; aucune ne retenait longtemps son imagination. Il lui eût fallu celle pour qui le roi David commit un crime funeste.
De jour en jour il sentait sa force et sa faveur s'accroître, mais ses chances l'isolaient le soir, alangui chez son ami Martin Lenôtre, il répondait à la bonté, au paisible entrain de son compagnon par un regard qui semblait dire : « Nous ne pouvons plus nous comprendre. »
Écrivain, orateur ; député, il s'étonna de voir que deux années, trois années s'étaient écoulées sans qu'il eût perçu nettement le goût du temps et de la vie. La quatrième année, confiant en son autorité, il mit moins de scrupule à ses occupations et sortit davantage, fréquenta les salons qui étaient curieux de lui.
Il reçut des invitations qui lui donnaient du plaisir et de la colère, car il sentait qu'en goûtant la fierté de se rendre dans ces milieux délicats, il perdait la fierté qu'il eût eue à n'y point aller.
Des aristocrates, soucieux de belles lettres, vantaient sa littérature et blâmaient sa politique avec une grâce et des conseils paternels ; les femmes de cette société le regardaient avec amusement, attendaient de lui des discours pédants, qui leur remplaceraient un cours au Collège de France et leur semblaient la conversation naturelle de ce jeune homme.
Elles le considéraient comme un causeur très supérieur à leurs frères et à leurs maris, mais ne le pensaient point capable de fumer comme eux, de se lever, de s'asseoir, de se vêtir et d'aimer comme eux.
Antoine Arnault sentait leurs réticences ; il voyait que le vif accueil qui lui était fait, la ronde aimable qui se pressait autour de lui s'évanouissaient à la minute du repas quand l'hôtesse, redevenue grave et soigneuse, assignait à chacun sa place à table, et qu'Antoine Arnault, sans titre ni noblesse, se trouvait passer après quelque vicomte, dont la physionomie neutre et légère lui devenait soudain odieuse et provoquante comme le canon royal du Louvre.
Mais il jugeait ces jeunes femmes, et, s'il leur trouvait de la délicatesse et de l'aisance, il les voyait aussi trop frêles d'âme, petit bouquet qui va se faner vite dans les plus piètres cérémonies.