Pourtant, par une curieuse contradiction, il se sentait plus d'intérêt pour celle précisément dont l'entourage lui causait davantage d'irritation. Française, mariée à un gentilhomme italien, cette jeune femme, âgée de vingt-neuf ans, passait quelques mois en France et habitait l'Italie.

Elle portait visiblement le double orgueil d'une naissance et d'un mariage illustres.

Quoique sans culture, frivole et simple, elle apparaissait beaucoup plus intelligente que son mari, dont le calme, sec et fourbe visage aiguisait un regard mince et cruel, et qui, à Paris où Antoine Arnault le rencontrait, gardait le silence d'un étranger dédaigneux et ennuyé.

Offensé par cette figure, Antoine se dictait de ne point adresser la parole au comte et de le mépriser dans son âme ; mais, immédiatement, il lui venait à l'esprit tous les avantages qui restaient à ce gentilhomme, et dont le premier était qu'Antoine Arnault ne lui semblait pas de même qualité que lui.

« Ma réserve hostile, évidemment lui paraît être de la timidité ou de la mauvaise éducation, pensait Antoine : on ne peut arracher à ces nobles leur affreux et durable privilège ; le présent et l'avenir ne les effrayent point ; ils ont le passé dont ils sont sûrs. On les voit, ruinés ou obligés à d'obscurs maniements d'argent, qui ne perdent pas leur hauteur. L'honneur, l'audace, le courage, ils nous en dispenseraient, ils croient en avoir fait leur métier. Ils nous laissent le nôtre, qui, de toute façon, leur semble bas et pusillanime. Dans ce duel délicat, ils pensent : C'est nous qui tenons le plus fortement l'épée, l'arme aimable et noble, et, quand eux aussi la sauraient tenir, voyez comme leur main est lourde et mal gantée, comme ils ne rient point, comme ils sont sérieux, comme ils n'ont pas de légère insolence, de facile folie à mourir!

» Oui, songeait Antoine Arnault, ils doivent penser cela, ces êtres sans culture, sans amour, sans passion et sans philosophie! Ils ont cette fierté d'être irritables, de flatter le danger comme un cheval de sang vif, et c'est leur seule ivresse dans la vie morne et aplanie. Quand, pendant quarante années, ils ont habité leurs châteaux, visité leurs villes et leurs campagnes, rencontrant toujours à leurs côtés, empressés, glacés, soumis, leurs valets, ils peuvent s'offrir l'aventure de quitter cette rude discipline, de mourir en s'amusant.

» Ah! soupirait Antoine, qu'ils aient la grandeur sans le mérite! Qu'ils soient les plus fiers de naissance! que ce soit eux, et pas moi! »

C'est ainsi qu'il détestait une société dans laquelle il se plaisait.

Chez cette comtesse Albi, après le dîner, lorsque le comte se retirait au fumoir avec les autres hommes, il restait auprès des jeunes femmes, et déjà le dégoût qu'il avait de fumer lui semblait une infériorité, dont devaient rire, là-bas, dans l'atmosphère lourde et brûlante, ces flâneurs d'antique race.

La comtesse Albi et ses amies s'approchaient alors avec gentillesse d'Antoine Arnault. Elles semblaient ignorer sa carrière politique, dont elles le supposaient d'ailleurs confus, mais quelques-unes d'entre elles avaient lu ses livres et pensaient les aimer.