Elles les aimaient avec une aimable sottise.

La comtesse Albi, plus douce que ses invitées, sérieuse et sage, expliquait timidement la tendresse que lui inspirait la littérature de son pays, les romans français, les descriptions de sa Touraine natale.

Et Antoine Arnault regardait avec une droite audace cette Française qu'on lui avait prise pour la mettre en Italie, chez le dur seigneur ; Française éloignée de lui, il est vrai, puisqu'elle avait été une petite fille aristocrate qui n'aurait point joué avec lui. Mais elle lui semblait, malgré son ignorance, son embarras intellectuel, plus attachante que les autres jeunes bavardes, étant sans patrie naturelle, et dominée par l'étranger.

Bien qu'il n'eût pour elle d'autres sentiments qu'un extrême respect, une déférence spontanée, dont il se sentait parfois humilié, il s'amusait à la regarder soigneusement, blessé et satisfait de porter un jugement sur une si délicate et noble personne ; et, sentant comme elle était grave et distante, et combien inconsciemment il la craignait, il se plaisait, tandis qu'elle lui parlait de la campagne française, à imaginer qu'il pourrait lui dire brusquement : « Je te rendrai ton pays! »

Ainsi se trouvait-il moins contraint ensuite en présence du comte Albi.

Pourtant, un jour qu'il avait rendu visite dans la journée à la comtesse, il n'avait point trouvé chez elle la confiance qu'il attendait d'un entretien si ménagé. Elle était demeurée comme il la connaissait, attentive et gracieuse ; il sentait bien que si, pour tenter l'expérience, il lui avait dit qu'il l'aimait, elle aurait eu un visage qui ne peut comprendre, qui ne croit pas avoir bien entendu ; elle eût eu brusquement cette sévère attitude, cette juste et parfaite froideur que probablement ses aïeux lui fourniraient.

Antoine Arnault se vengeait :

« Ces jeunes femmes, pensait-il, sont faibles d'ardeur et de corps ; elles seraient de grêles maîtresses sans enthousiasme et sans emportement ; elles font bien de nous éviter ces déceptions. »

Bien qu'il n'eût plus envie de continuer des relations où il perdait de son caractère, il résolut pourtant de passer quelque temps à Venise, où la comtesse Albi possédait un palais qu'elle venait d'aller rejoindre.

« Je ne connais pas Venise, songeait Antoine Arnault, et je prévois que j'en ferai quelque cantique brûlant : c'est pourquoi je me résigne à un importun voisinage. »