Antoine quitta l'hôtel où il était descendu et loua un petit appartement Fondamenta Bragadin. Il se mit à travailler.
« Il ne se peut pas, songeait-il, que cette Venise, éprise des jeunes hommes, qui enivra lord Byron, qui versa Tristan à Wagner, et qui, sans même être connue de lui, porta bonheur à Shakespeare, ne s'émeuve une fois encore sous un effort passionné… »
Et, en quelques jours, Antoine Arnault vit s'augmenter le poème violent et noir qu'il dédiait à cette ville.
Il vécut de la vie provinciale de Venise. A midi et le soir, il s'asseyait à la terrasse des cafés, abrités par des toiles contre le vif soleil d'argent.
Offensé de se sentir inconnu dans l'endroit du monde où il eût préféré régner, il regardait pourtant avec une douce pitié s'asseoir aux petites tables, près de lui, les jeunes artistes vénitiens, qui vont vivre et vieillir là, êtres faibles et studieux qu'écrasent la beauté de leur ville, leur chance d'être nés sous un azur qu'on ne peut décrire, qui les use et les roule doucement, et près de l'or de Saint-Marc.
Mais, par instants, il lui semblait que la chaude énergie française, l'action nombreuse et les succès dans son pays ne valaient pas la volupté d'être une poussière dans cette lumière, et, s'adressant au beau lion de Saint-Marc, arrêté sur la haute colonne rose, il lui disait :
— Lion, qu'as-tu besoin de tes ailes? Tu te moques de l'espace et d'un plus lointain Orient, citoyen de Venise!
A l'aube claire, dans une gondole mouvante, il flânait sur les lagunes, et regardait, posées au loin sur l'eau, les Alpes, d'un bleu pur de porcelaine, légères, fragiles, sonores, semblait-il, qui tinteraient si on les touchait…
Au coucher du soleil, les mâts roses des bateaux de la Giudecca, les vertiges d'un horizon somptueux l'enivraient ; des cloches, en sons limpides et fêlés, coulaient sur l'eau ; et, sous le ciel soulevé, les coupoles rondes des églises se dessinaient avec une pureté émouvante : cette netteté d'un beau visage, du visage des enfants de huit ans, quand la ligne du menton et des joues est si éclatante et si douce.
Au moment de ces crépuscules, alangui dans la ronde embarcation où la sensuelle mollesse des coussins fait songer aux « divans profonds comme des tombeaux », il éprouvait ce chaud, ce froid, ces malaises, cet incertain et déchirant bonheur dont s'irritent à Venise l'imagination, le sang, les nerfs et la peau. Et, gorgé de tristes délices au point qu'il en pensait mourir, le jeune homme s'étonnait d'écouter dans sa mémoire les faibles, les frivoles vers de Musset :