« Voici, pensait-il, la cassette et les bijoux de Jéhovah. Si ce n'eût été un songe, le jour de ses noces spirituelles, Jésus vous eût mis, Saint-Marc, dans la belle corbeille de sa fiancée Catherine. »
Et Donna Marie, attentive, levait doucement la tête, ou regardait par terre les petits carrés de marbres, étirés, lâches, desserrés comme de petits tapis persans.
Antoine Arnault, désespéré par le calme de la comtesse, se mit à l'aimer, à se tourmenter, à souffrir pour elle ; à se demander s'il ne tenterait pas un suicide pour l'émouvoir ou l'intéresser. Il prenait aussi la résolution de n'y plus penser, et il l'observait si bien qu'il ne répondit point, par deux fois, aux invitations qu'elle lui adressa. Aussi fut-il contrarié de la rencontrer, un soir, qui dînait avec quelques amis dans un café où il avait ses habitudes. Il fallut causer, et, dans la soirée, les convives se rendant au théâtre et la comtesse se trouvant fatiguée, Antoine Arnault dut se proposer pour la reconduire chez elle, en gondole. C'était la première fois que, la nuit, ils se trouvaient si près, enfoncés dans les bas coussins noirs…
Partout, le silence. Un vaisseau français, le Duguay-Trouin, rêve immobile sur la lagune. Et puis voici, au loin, une musique grêle, faible, tremblante, musique de lumignon qui passe sur la barque coloriée.
On distingue la triste mélodie :
Santa Lucia, astro d'argento…
Deux rameurs blancs, tout penchés en avant, élancent une gondole, qui, éperdue, énigmatique, s'enfonce dans l'ombre, semble courir au plaisir, frôle celle où Antoine se tait auprès de sa compagne.
— Je vous reconduis à votre palais? demande Antoine à Donna Marie.
Mais elle dit doucement :
— Pas encore, faisons un tour sur le canal ; du côté de la musique, ajoute-t-elle en désignant la barque aux lampions.