Et on va vers la musique. Antoine n'a rien à dire ; une jeune dame s'est confiée à lui, il la ramène à sa demeure. Il se félicite que la voix d'un ténor, sur l'eau, voix puissante et comédienne, le dispense de distraire en ce moment sa mince compagne voilée. Cette voix s'enfle et se rengorge comme un vaniteux pigeon, et Antoine, froissé dans sa délicatesse, méprise cet amant grossier, ce miroir pour les colombes. Il regarde Donna Marie, qui écoute, les yeux embués, ne semblant point disposée à repartir.
« Hélas! songe Antoine, l'humidité du soir me gagne, pourtant ne devrais-je point, pour conquérir l'estime de la comtesse, m'établir comme elle à rêver? » Il veut lui parler, louer la beauté de la nuit, mais il perçoit d'ardents soupirs ; et, tandis que l'impudique pâmoison du chanteur italien contagionnait sa noble voisine, quelle stupeur, quelle jouissance n'eut-il pas soudain, de l'entendre qui murmurait d'une voix livide : « Mon ami, je ne peux plus le supporter, j'aimerais mieux qu'on me tue… »
Renversée au dossier noir du bateau, éplorée, certes elle s'attendait à recevoir le jeune homme sur son cœur, mais Antoine Arnault redoutait de calmer trop vite une confiance à peine ouverte, et, quoiqu'il lui parlât avec plus de familiarité, il lui parlait sans ardeur.
— Nous causerons demain, — lui disait-il, comme quelqu'un qui a désormais un inoubliable avantage ; — d'ici là, je vous écrirai.
Elle ne pouvait répondre ; par soumission elle acceptait qu'il ne devînt pas son amant sur-le-champ, comme elle l'avait imaginé dans son innocence et son délire.
Mais elle restait malade, et révélait sa fièvre par des soupirs.
« Mon Dieu, pensait Antoine Arnault, si passionnés que nous soyons, comme elles le sont davantage, pour un peu d'ombre et de musique! Celle-ci ne peut plus se traîner ; elle avoue une si secrète émotion comme elle avouerait qu'elle a peur ou qu'elle a froid. Quelle volupté elles se sont faites de leur servitude… »
Il laissa, sur l'escalier de son palais, Donna Marie, dont il emportait, pour enchanter sa nuit, l'expression de visage douce et pâle, toute la figure défaite.
Le lendemain, de bonne heure, il lui écrivit. Il l'appelait chez lui, dans l'appartement de la Fondamenta Bragadin ; il lui disait comment elle entrerait, comment elle sortirait afin de n'être pas vue.
Elle ne répondit pas.