Les mille mouvements qu'il ne faisait pas l'étouffaient. Il eût voulu bondir ou s'anéantir, et, retrouvant par hasard sous sa main la lettre de madame Maille, il l'éloigna.
Sa maîtresse ne lui apparaissait plus que comme une victime étrangère, comme une petite forme humaine qui s'en va de son côté, toute seule dans la vie, selon la loi de tout destin, comme une buée d'automne qui meurt autour de nos pieds…
Ne pouvant se résoudre à passer seul une si émouvante soirée, Antoine alla demander à dîner à son ami Martin Lenôtre.
Il l'aimait. Il lui pardonnait ce qu'il lui reprochait, son humeur douce et les défauts de sa logique.
Martin Lenôtre, âgé de vingt-huit ans, médecin à l'hôpital Lebrun, parfaitement studieux et savant, pensait moins qu'il ne rêvait, et la science que lui-même maniait le surprenait, l'amusait, l'attendrissait comme un miracle. Né dans des campagnes vertes et mouillées, toujours nostalgique de son enfance, il faisait de la médecine avec la douceur d'un botaniste.
Les sureaux, la belladone, l'aconit, blanc et rosé dans les plaines, l'émouvaient, il se sentait troublé comme Rousseau quand il s'écrie : « de la pervenche! » comme Michelet quand il soupire : « O ma gentiane bleue! ». Il n'avait point de scepticisme, mais il riait avec une grâce naïve de ses doutes ou de ses affirmations. Ce qui n'était point des actes ne lui semblait pas nécessaire, ni important, ni sûr : les paroles étaient le délassement de sa vie énergique et brave.
Lorsque à vingt-sept ans Martin Lenôtre s'était marié, Antoine avait craint de moins le voir. Pourtant leur intimité ne s'était pas trouvée modifiée. Antoine s'amusait seulement de la gravité nouvelle de son ami, qui, uni à une jeune femme insensible et lasse, vénérait en elle tout l'ardent secret féminin.
Ce soir-là, les deux jeunes hommes, après le repas, craignant de fatiguer madame Lenôtre, achevèrent dehors la chaude soirée.
Ils allèrent s'asseoir dans un des cafés étincelants et bocagers du Bois de Boulogne.
« Tout à l'heure, songeait Antoine, je révélerai le secret de la lettre reçue, d'une glorieuse relation… »