« Il n'est pas de plus verte royauté que la mienne. Je regarde passer les hommes et je suis surpris parce qu'ils passent près de moi sans attention et sans envie. Ils ne savent pas ce que j'ai dans le cœur : s'ils le savaient, ils voudraient toucher mes mains et mes yeux pour être à leur tour enflammés. Je regarde les hommes ; je les méprise parce qu'ils sont simples, débonnaires et affairés ; ceux qui m'aiment ont assez de m'aimer sans que je les aime à mon tour… Les femmes, plus douces et plus fières, m'irritent, mais je joue avec leur secret et leur faiblesse, je sais les limites de la plus sage : le contour de leur âme est comme leur regard, tout cerné de langueur et de désir. »

Et le jeune homme se rappela le visage de sa maîtresse.

Depuis six mois il ne l'aimait plus. Un jour, il avait senti la fin de cet amour comme on sent l'abîme. Il avait lutté, non par tendresse pour l'autre, mais pour se sauver soi-même, pour ne point périr, pour arracher aux ténèbres et continuer, s'il se pouvait, tant de sensations d'adolescence, de rêverie, de confiance et de plaisir. Ce fut en vain. Cette maîtresse maternelle et ardente, dont le dévouement ne pouvait pas changer, brusquement, un matin, sans raison, lui apparut démêlée de lui, seule, soi-même, ayant à parcourir désormais une route descendante, à l'écart de la colline d'or où Antoine Arnault s'élançait. De semaine en semaine, ressentant sa déception sans compatir à l'affreuse douleur de son amie, il l'accoutumait à l'abandon, et enfin, il l'avait quittée, alléguant la nécessité de la solitude ou des voyages pour son travail.

Antoine Arnault était arrivé chez lui. Il entra, prit chez le concierge les lettres qui étaient là, une dont l'écriture ne lui était point connue, et l'autre de madame Maille, sa maîtresse.

Il éprouva, en voyant cette lettre, une tristesse inattendue, et constata ainsi, avec regret, qu'ayant laissé toute la peine à l'autre, il lui en fallait pourtant porter soi-même quelques parcelles. Il ouvrit cette lettre en montant l'escalier, la parcourut, et, arrivé chez lui, s'assit et la relut encore. L'écriture était si lasse, si sourde, si décolorée, qu'elle vacillait comme une voix épuisée : Antoine crut entendre cette voix.

« Puisque je n'y peux rien! » songea-t-il avec un peu d'emportement, comme quelqu'un qui s'est déjà, plusieurs fois, expliqué.

Pourtant, la pitié l'envahissait ; accoudé à sa fenêtre et regardant la cour de la maison, il imagina cette femme qui, tout à l'heure, tandis qu'il était sorti, venait déposer sa lettre. Il la voyait entrant chez le concierge, dans cet angle de mur froid, et demandant : « Monsieur Arnault est-il chez lui? »

La concierge avait dû répondre avec brusquerie : « Il n'est pas rentré ; il ne rentrera pas ce soir. »

Et Antoine évoquait les yeux de madame Maille, attachés sur l'épaisse et rude ménagère ; un regard qui sans doute disait : « Vous êtes heureuse, vous habitez le bas de la maison de mon ami ; vous le voyez entrer, sortir ; vous pouvez dire : il est là, ou il n'est pas là ; vous épiez sa vie ; vous êtes comme une servante humble et amoureuse… »

Antoine ouvrit la seconde lettre. Il ne crut pas bien lire, tant la surprise était forte! Il allait de l'adresse à la signature sans parcourir le texte ; cela déjà suffisait. L'homme le plus illustre de son pays, le plus grand écrivain avait tracé ces mots! Et lorsqu'il vit que, dans la lettre, à de sympathiques éloges pour son livre se joignait une invitation à venir voir à la campagne, chez lui, le grand homme, Antoine défaillit comme si l'aurore était entrée dans son cœur.