Et, comme elle est aujourd'hui sans désir, accablée et tendre, elle l'écoute, docilement, lui dicter son sort nouveau.

Elle ne retrouve pas la volupté solitaire de l'autre soir sur le grand canal, mais elle aime Antoine Arnault de toute son âme, et, dans son esprit innocent elle perçoit que l'amour est plus triste que la passion, qu'il ne peut pas se satisfaire, qu'il est placé dans une région du rêve où les images et les sanglots se répondent ; qu'il est un navire en détresse dans la nuit, dont les signaux, les fusées, les sourdes cassures ne seront point de la côte entendus…

Dès ce premier jour, Antoine Arnault connut tout le cœur de sa maîtresse. Il goûtait moins le plaisir de posséder une âme si délicate et si douce, qu'une entière reconnaissance. Empli d'un triste enivrement, il lui tenait la main, ne pouvait se décider à la laisser partir, à ce qu'elle franchît son seuil et retournât chez les autres. Avec la gravité de l'homme qui vient d'épouser une jeune fille, il se sentait ému de responsabilité et de crainte. Il avait peur de tout pour elle, peur qu'elle fût seule dans la rue ; que, rencontrée, elle se troublât. Il eût voulu ne pas la rendre, l'emmener, se charger de cette vie faible et gracieuse.

En songeant au comte Albi, il était jaloux, sans fureur, mais avec un délicat et profond chagrin. Vraiment, Antoine Arnault aimait Donna Marie, et Donna Marie, sans réserves et sans ruse, déjà fidèle, tombait chaque jour sur le cœur de son ami. Ce tendre adultère était devenu son âme, sa tâche et sa conscience ; scrupuleuse, elle demandait à Antoine :

— Est-ce que j'aurai ce bonheur de pouvoir vous rendre heureux?

Quelquefois, il la remerciait doucement, et, d'autres fois, goûtant la saveur d'être cruel, il répondait :

— Laissez mon bonheur, Marie, ni vous ni moi n'y pouvons rien : c'est l'affaire de nos humeurs. Près de vous, que j'adore, je puis rester morne, tandis que la joie délicieuse, quelquefois, comme une eau vive, s'est répandue dans tout mon être, sans raison, venant on ne sait d'où, au cours d'instants infortunés.

Alors, elle pleurait, et se rassurait sous les caresses de son ami.

L'amour que Donna Marie éprouvait lui avait rendu la volupté du soir brûlant sur le canal. Elle s'émerveillait du plaisir, dont elle n'avait point prévu le violent abandon, l'âcre ardeur et la paix. Quoique audacieuse et avide de goûter tout l'amour, elle demeurait timide, de cette timidité qui, plus que ses élans, touchait Antoine.

Cette âme rivée à la sienne, et qui chaque jour, pendant deux heures, perdait pour lui sa prudence, sa pureté et sa force sociales l'émouvait ; il eût seulement voulu qu'elle fût plus souvent douloureuse, semblable aux jours où, sans désir, inquiète d'entrevoir les espaces infinis, Donna Marie pleurait sur les mains d'Antoine Arnault…