— La phrase que je préfère dans les livres, et qui enfin donne en amour le sentiment de l'absolu, est celle qui clôt Le Rouge et le Noir. « Madame de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière à attenter à sa vie ; mais trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants. »
Et Donna Marie, désespérée, demandait doucement à Antoine :
— Que voulez-vous que je fasse?
Il répondait :
— Je ne veux rien. Je veux que vous ne soyez pas, que vous n'ayez jamais été la femme du comte Albi.
Quand il rencontrait le comte, il demeurait avec lui fort poli, ensuite il s'indignait de cela ; puis il se reprochait ses révoltes.
« Quoi! pensait-il, je suis Antoine Arnault! je marche au son de mon rêve, jeune, énergique, ébloui, comme Siegfried quand il suit le chant de l'oiseau! lorsque je pense, le monde et toutes les conceptions du monde sont à l'aise dans mon esprit : je vois l'univers par en dessus, par en dessous et de côté. Tout ce que mon regard touche s'enflamme ; l'histoire, les pensées et les sons, les couleurs, les actions des héros entrent dans mon cœur comme des odalisques au sérail, et je les épouse un instant. Je suis immortel, non point parce que toute une jeunesse et toute une harmonie naîtront de mon âme et de mes livres, mais parce que je me suis connu et parce que je me suis aimé, et que pénétré et fécondé par moi, je suis innombrable et parfait : un signe, un cercle, une planète… J'ai mené plus de deuils et de fêtes dans mon imagination que ne peuvent en regorger les dômes et les palais de la terre. Quand la musique vient à moi, je la reçois en pleurant : elle est ma fiancée immortelle, l'orgueilleuse, l'intangible, la guerrière et la mouvante… Je suis ce que je suis, et je souffre parce qu'un homme me reprend une femme qui est la sienne, qui lui appartient, comme la femme du charpentier appartient au charpentier, et n'est point, ainsi que dans ma folie il m'apparaît, un objet précieux capté par un patricien barbare. »
Mais le souvenir qu'Antoine Arnault avait de Donna Marie pâle et frissonnante, les lèvres et les yeux enivrés, pressant contre lui sa douce épaule aiguë, lui rendait impossible un placide raisonnement.
La torride fin de juillet l'énervait encore davantage. Il voulait quitter Venise, sans pouvoir s'y décider. Il comptait aussi sur le départ, en août, de Donna Marie et du comte Albi, qui, d'habitude, regagnaient les environs de Florence : une maladie du petit garçon allait les retenir plus d'un mois immobilisés.
Antoine aimait la comtesse ; il souffrait de l'aimer, et ne s'épargnait aucune chance de douleur. Il l'appelait chez lui, puis, en pleurant, la renvoyait, un peu soulagé d'avoir vu sur le visage de sa maîtresse l'angoisse du désir longtemps accumulé, du lourd et désirant désir.