Le lendemain, Antoine Arnault, las, indolent, se dirige en gondole, sur la douce eau verte des canaux, vers les beaux bosquets enfermés. Le jour d'été est divin. L'azur est dans l'espace comme une fête, comme un jardin de roses bleues, de rosées bleues, comme cent mille ailes d'oiseaux d'argent.
Antoine Arnault a laissé sur sa table, à peine lues, les lettres qui, chaque matin, arrivent chez lui, lettres où sa jeune gloire est caressée par les tendres ferveurs, la déférence timide et ravie des jeunes hommes qui ont quatre et cinq ans de moins que lui, et qui l'imitent. Il méprise tout cela, rien ne lui est assez : ce chaud azur, cette paix lourde, dorée, hachée d'or, cette vibration de l'immobile le contentent bien davantage. Solitaire, il est roi du monde, et la jeune femme qu'il va rejoindre ne défait pas sa solitude ; elle est moins une âme qu'une grappe de fleurs odorantes.
Quand il arrive, elle est déjà là. Elle sourit de tout son visage rose et pâle qui déplaît chaque fois que d'abord on la revoit, mais ensuite s'emplit et reluit de secrets voluptueux.
Ils avancent dans le jardin ; il lui tend la main pour l'aider à franchir quelques morceaux de verre mêlés aux brillants cailloux. Elle cède langoureusement : une politesse lui est une caresse dont elle se prévaut pour défaillir déjà. Brave, dans la difficile vie, ici elle devient molle et fière, et se ferait porter par des mains patriciennes.
Ils marchent sous des voûtes de vignes, sous des voûtes de rosiers. L'espace est comme un doux visage fardé de poudre bleue. Quel azur, et quel jardin pâmé! Des roses et des roses! Entassées, oppressées, vives, décolorées, épuisées, se gênant les unes les autres, se prenant leur air et leur vie, s'empoisonnant, s'affamant, ne pouvant dans ce peu de terre subsister toutes, si folles et si nombreuses, elles sont là qui règnent et qui meurent. Leur parfum est tel, que la couleur et l'arome se mêlant, l'air semble rose, tout devient rose par ces roses…
Et voici les cloches molles des digitales, où, adroit et ardent, le lourd bourdon s'enfonce et tremble de volupté.
La jeune compagne d'Antoine sourit de la douceur que lui fait éprouver tout ce fécond jardin.
Autour d'une légère tonnelle où luisent de si petites roses qu'on les prendrait pour des pâquerettes, tournent de tendres papillons blancs, peu sauvages, abattus par la chaleur et le parfum, et qu'on enfermerait dans la main. Antoine et la jeune femme les regardent jouer, et l'un de ces mols papillons, délicatement, lentement, vole vers la petite rose, et de sa bouche lui baise la bouche avec tant de netteté, de force et de perfection que l'on peut voir trembler de désir, de plaisir et d'entente l'insecte délicieux et la fleur favorisée…
Antoine Arnault se retourne et baise ainsi les lèvres de sa compagne.
Mais on n'embrasse point cette jeune femme sans qu'elle meure, sans que son cœur s'arrête et se glace, sans qu'elle devienne la victime ou la tendre comédienne, il ne sait, d'un trop sensible plaisir…