Cela est aussi sûr que si c'était en lettres d'or dans ce franc regard. Elle ressemble à une délicate paysanne, et aussi, avec son cou clair et gonflé, à une Amazone gourmande.
Les yeux ont le luisant du scarabée, et les cils ont le velu de la bête des champs.
Sa sensualité est sur sa bouche. Elle sourit et se délecte. Antoine, agacé, voudrait lui enlever ce qui la fait sourire, cette pensée qui la fait sourire, comme il lui arracherait un gâteau des lèvres. Il voudrait lui dire : « Cessez! » Il la regarde, animal insignifiant tant qu'elle n'est point observée, et qui devient lustré, abondant et volontaire si on a deviné son désir, sa lueur d'insecte que l'instinct enflamme et signale aux mâles dans la sombre forêt.
C'est cela qu'elle est, cette fille qui s'habille vite d'une robe rajustée de la comtesse, qui n'a jamais le temps de bien mettre son chapeau parce qu'on crie : « Mademoiselle Tournay, venez vite! » mais dont tout le corps pense au plaisir, dont les cheveux et les dents pensent au plaisir, qui doit être la maîtresse du comte et de tous ceux qui l'ont voulue, comme elle sera la maîtresse d'Antoine Arnault dans une heure, s'il le souhaite.
Au regard d'Antoine, elle a compris qu'il veut d'elle. L'heure qu'elle attendait est venue. Elle est patiente et n'est pas exigeante, mais comme elle goûte l'instant où l'homme qu'elle a longtemps convoité la désire! Que de choses elle a faites! Maintenant, Antoine se les rappelle : c'est elle qui est toujours disposée à tout, qui se réjouit des mauvais hasards, de la pluie qui surprend, du repas qui fait défaut à l'auberge, de tout ce qui emploie son énergie, et l'expose à être sollicitée comme elle se contente de l'être, chaudement, brièvement, fortement!
Un jour qu'Antoine Arnault s'était meurtri la main dans une fenêtre, comme elle s'était empressée, avec un linge, une recette, une aimable expérience ; mais il avait dit : « Laissez »… S'il l'eût regardée, il eût perçu ce regard que le sang grise, que la main, et la voix et le goût de l'homme grisent. Ah! pour se guérir de la douleur qu'il éprouve par la comtesse, pourquoi ne pas suivre un instant cette nymphe brutale?
Il lui dit à voix basse :
— Venez demain matin, à onze heures, au jardin Eaden.
Elle a bien compris, et, un peu romanesque, touchée dans son cœur de petite fille par cet instant mélodieux et triste, elle pâlit, et soupire un peu, et semble plus faible, plus fine, plus grave…