Aussi Antoine la tourmente-t-il activement. De son regard, à chaque minute, il la blesse.

Quand, pendant les chaudes soirées, ils sont, tous ensemble, le comte Albi, quelques amis, et aussi cette rieuse mademoiselle Tournay, sur la place Saint-Marc, autour d'une table où s'alignent les petits sorbets roses, oranges, et que, au centre de la place, joue la musique guerrière, Antoine, d'un regard aigu comme des mots audacieux, enveloppe sa maîtresse pâlissante, que la musique enivre, et qui se trouble d'être, sous l'œil de son mari, si visiblement enivrée ; et ce regard dit nettement à la jeune femme : « O Donna Marie! Quelle senteur ont donc la musique et le plaisir, pour que vous les respiriez en tremblant, en reculant, en avançant, comme fait le cheval d'Arabie quand il sent l'odeur du lion, la profonde odeur du lion rouge? Tu sembles frêle ce soir, ma bien aimée, mais ce qui sanglote en toi, c'est la force, ta force… Le soupir qui circule en toi et qui meurt dans ta bouche, où commence-t-il, où est-il le plus fort?… Les autres et ton mari parlent, boivent, se reposent ; tu fais semblant de les imiter, mais ton imagination, depuis combien de temps râle-t-elle? depuis combien d'instants es-tu pâmée entre mes bras, dans ce coin de la place Saint-Marc, près des lumières et des tasses de café, près de tes amis et de ton mari, sur cette chaise où te voici, par ton désir, défigurée. »

Et, ce soir-là, Antoine est à bout de souffrance. Il n'en peut plus de regarder, sans pouvoir bouger, la pâle comtesse si patiente sous son chapeau penché, dans son léger manteau noir qui couvre ses bras et ses genoux ; et, par moment, elle sourit, comme si tout de même tout cela pouvait se supporter ; elle adresse la parole à son mari, qui répond doucement, et ils s'amusent de quelque chose ensemble…

La place Saint-Marc reluit comme un immense salon d'argent ; les murailles brodées habillent la nuit foncée d'un rigide, d'un éclatant, d'un divin point de Venise! Sur la sombre et lointaine lagune, la sirène d'un navire mugit…

De toute cette ardeur, de cette beauté, Antoine a le cœur brisé.

Il se tourne vers mademoiselle Tournay, il lui dit avec impatience :

— Dans cette Venise qui chante si haut, la sirène que vous venez d'entendre ne détonne point, semble un cri de passion plus aigu que les autres… Voyez quelle complaisance morbide, quel enjôlement des sens…

Et, soudain mademoiselle Tournay, dans les douces lumières, apparaît brûlante. Avec son front bas et ses yeux dorés et sa bouche d'appétit et de fête, cette autre Française apparaît brûlante.

Jamais Antoine ne l'avait regardée : jeune femme ordinaire, négligemment vêtue, qui servait dans le palais à ce que l'on voulait, à désennuyer la comtesse, à éconduire l'importune visite, à obliger le comte et le petit enfant…

Mais, cette nuit, les cheveux en désordre sur le front, le manteau glissé, elle est une Ménade que son ardeur dévêt. Elle regarde d'un net regard, et, dans ses yeux, on voit deux allées, qui s'allongent et se perdent, et disent « Venez, venez, venez… »