— Je vais voir ce que fait le petit, reprend finalement Émilie Tournay, gênée, qui cherche à se retirer, à ne plus être là.

Elle s'en va silencieusement, ayant l'intention de ne plus peser, de ne pas irriter…

Donna Marie, seule, réfléchit.

Cette fille la tient désormais. Certes, pense-t-elle, depuis longtemps Émilie a tout deviné ; elle n'en parlait pas, elle était discrète, tout occupée à vivre commodément, paisiblement… D'ailleurs, elle est naturellement discrète, c'est sa vertu, son obscur honneur, sa rude délicatesse… Mais maintenant! Que ne peut-elle dire au comte! Oui, Donna Marie a de quoi se disculper : nulle autre preuve que celles de l'amitié, d'une gracieuse et vive entente ; cependant la méfiance du comte éveillée, voici mille obstacles qui surgissent et empêchent l'ancien bonheur. Et cette Émilie, il la faut écarter. Marie ne veut pas la voir.

Mais si Antoine ne supporte plus la jalousie que lui inspire l'époux de Donna Marie, si c'est pour cela qu'il a trompé sa chère maîtresse après l'avoir beaucoup fait souffrir, hélas! quelle douceur et quelle paix peut-elle espérer encore?

Il faut qu'elle s'entretienne avec lui. Elle sait qu'il l'attendra, Fondamenta Bragadin, tout le jour. Elle sait aussi qu'il a écrit à Émilie Tournay qu'il serait absent, qu'elle ne revînt pas. Elle va le voir. Quelle douceur!

Et, quand elle arrive chez lui, elle le trouve si tendre et si triste, si plein de bonté, qu'elle oublie ; dans l'appartement où l'autre aussi fut choyée, elle ne voit plus qu'elle-même et que lui, leur plaisant passé, leur chaude confiance. Collés l'un contre l'autre, de leurs bras désespérés ils s'attirent, se retiennent ; ils se taisent et s'enlacent.

Donna Marie est vêtue d'une légère robe turque, brodée, dorée, et, avec sa douceur tiède, sa frêle pâle beauté, sous le vêtement lamé, elle fait songer à mademoiselle Aïssé.

— Petite dame triste et chérie du beau XVIIIe siècle, soupire Antoine, étions-nous bien faits l'un pour l'autre ; vous faible, hautaine et frivole, et moi qui souffre trop de vous?…

Elle ne répond que par de tendres soupirs qui viennent de la paix de son âme. Tout à l'heure si inquiète, si bouleversée, elle est tranquille et heureuse de nouveau. Non, elle ne peut quitter son époux, son enfant, sa petite puissance sur Venise et Florence, mais elle est plus habile aussi, elle gardera mieux son amant…