— Je ne sais pourquoi je vous parle : une seule de mes pensées vous pousse et vous fait rouler par terre… Avec vous, ma chère? on ne trompe pas moi avec vous… Vous, on vous prend parce qu'on a pitié de votre désir, de votre besoin, de votre maladie amoureuse ; parce que vous suppliez les hommes, et qu'on a pitié de cela ; parce que…

— Pourtant, dit Émilie, tranquille et féroce, il vous a trompée avec moi.

Donna Marie, qui était debout et marchait s'arrête ; elle regarde son ennemie assise et obstinée.

— Vous, dit-elle (comme elle est pâle et forte), vous? Regardez-vous! Que chercherait-on sur vous? Le goût des robes que j'ai portées, et que je vous ai données? Elles étaient plus belles quand je les ai mises… Non, ma chère, on ne veut pas de votre âme ordinaire, de vos mains lourdes, de vos pieds lourds, de votre basse coquetterie, de votre gros linge brodé, par amour… je vous le dis, reprend-elle avec une espèce de calme et de bonté, et, comme on donne un renseignement, — il vous a prise par pitié…

Émilie Tournay ne sait pas répondre. Sans doute son cœur éclate de haine, mais elle ne peut enfreindre l'habitude de la servile et lâche douceur. Tant de fois, dans sa vie, elle s'est excusée! Excusée d'être en retard, de s'être mal acquittée de telle commission, de se trouver souffrante au moment où l'on a besoin d'elle… Elle voudrait s'excuser encore.

Cette nécessité de se rendre aimable pour vivre est entrée dans son sang, et apaise ses plus vives colères. Par instinct, par habitude, sous l'avalanche d'injures, elle voudrait prendre Donna Marie, la conduire vers la chaise longue, l'étendre, la reposer, la guérir.

Elle la hait, et ne peut que caresser, à cause de cette habitude des soins.

Mais Donna Marie n'est pas assouvie. Chaque fois qu'elle regarde Émilie, elle pense, elle sent : « Il l'a eue. » O prestige de la créature que l'amant a pressée! Mystérieux nuage d'or sur l'ordinaire fille! Donna Marie est attirée en même temps que rebutée. Elle voudrait questionner, elle voudrait s'asseoir près d'elle et lui dire : « Je vous méprise ; c'est fini. Maintenant, causons. Racontez-moi, racontez-moi… »

Les yeux dans ses mains, elle écouterait les confidences voluptueuses, l'affreuse confession voluptueuse. Et, en même temps, elle dirait à Émilie : « Comment, il a embrassé vos mains larges et moites? Voyez mes mains… Et quel parfum trouvait-il à vos cheveux crépus, mêlés? Et comment avez-vous fait pour cacher vos souliers, qui sont si ridicules avec leur aspect chaviré? »

Et puis, en somme, tout à l'heure, elle dirait à Antoine : « Tu me dégoûtes et elle me dégoûte ; allez-vous-en l'un avec l'autre… »