Quand elle rentre chez elle, elle ne sait que faire. Elle voudrait pousser cette Émilie, si elle la voit, et marcher dessus. Mais on lui dit :
— Mademoiselle Tournay est souffrante.
Et ce fort pitoyable instinct, cette animale pitié de l'être pour l'être, la solidarité de l'espèce enfin, que la maladie ou la mort éveillent, adoucissent déjà Marie.
— Ah! dit-elle à voix basse.
Et elle se dirige vers la chambre d'Émilie…
… Cette Émilie en larmes est dans ses bras! Marie ne sait pas comment cela se fait, mais cette bacchante qui sanglote et se trouve mal est dans ses bras, et voilà Marie toute bouleversée par le poids, le corps, le désordre de cette fille pâle qui menace de mourir, qui, une main sur son cœur, le visage grave et fermé, étouffe, n'a plus de respiration, et, de toute sa force, pend dans les bras de Marie. Et Marie n'est plus qu'une sœur qui veut réchauffer cette vie lamentable. Une sorte de passion, d'ivresse, de sensuelle bonté s'émeuvent en elle au contact de cette malade. Elle s'empresse, et, d'une voix tendre, avec des paroles d'amour, appelle cette endormie…
Elle l'étend et lui baigne le front ; elle la soigne, comme Antoine, dans le jardin de roses, l'a soignée. Et, comme dans ce même jardin, Émilie, seulement assoupie, avec une hautaine langueur se laisse raviver. Et, dans la bonté de Marie, dans la chaude, animale bonté, passent des éclairs de douleur qu'elle accueille avec une brusque sensualité.
Émilie, morte de volupté dans les bras d'Antoine Arnault, devait être comme elle est là, rigide et pâmée, avec le visage soudain grave et royal! Et voici que Marie songe : « Si Antoine était là, s'il venait, comme elle guérirait vite! Elle tournerait vers lui ses yeux encore clos et ses bras. Et lui, ému devant ce corps qui semble mort, pris de pitié, de douceur, se précipiterait… « Qu'as-tu? lui dirait-il ; me reconnais-tu? C'est moi. »
Hélas! à ces pensées, Donna Marie se rapproche d'Émilie qui, lentement, les yeux fermés, encore glacée, reprend son souffle régulier ; et, tandis qu'elle la soigne et desserre le corset sous le flottant peignoir, elle s'intéresse de connaître — quelle trahison! — les faibles beautés de la patiente, la taille lasse et la peau fraîche, qu'elle s'enivre de sentir inférieures à sa propre beauté…
Quand Émilie se raccroche à elle d'un geste devenu naturel, familier, Marie voudrait reculer ; mais, amèrement, elle pense : « Je la goûte comme l'autre l'a goûtée. » Et, avec un mortel plaisir, elle sent contre sa joue les larmes d'Émilie, les larmes salées, elle tient ses mains brûlantes, elle respire la vive moiteur, la peau luisante et gelée, l'arome des cheveux sauvages.