Lorsque Émilie reprend ses sens, il semble que les reproches et les colères aient sombré dans cette vive et chaude scène. Elles sont toutes les deux sans défense. Émilie, la première, retrouve une audacieuse tranquillité ; elle remercie, et Donna Marie, accablée, se retire maintenant.
Comme ces deux journées l'ont changée! Elle n'a plus la force de lutter. Entre Antoine et Émilie, elle meurt de déceptions, de regrets, d'incertitude. Elle voudrait se reposer, s'en aller ; elle ne peut quitter encore le petit enfant souffrant… Veut-elle éloigner Émilie Tournay? Elle n'en a pas la force : depuis tant d'années, elles vivent ensemble. Elles se sont aidées dans les villes étrangères, dans la vie étrangère ; elles se sont habituées l'une à l'autre.
Maintenant, souffrante et couchée à son tour, dans son abattement Donna Marie s'attendrit de voir errer auprès de son lit, avec des pas soigneux et légers, et son jeune parfum vivant, Émilie Tournay, adroite et dévouée. Une fatigue des nerfs, une grande lassitude amollissent la triste comtesse. Elle tourne ses regards vers son petit enfant, et quand le comte revient, elle s'attache à lui avec une lourde et confiante torpeur.
Antoine Arnault : voilà son ennemi véritable. Elle redoute de le voir. Comme il lui a fait du mal!
Chez cette faible Marie, un choc si fort, une si grande dépense d'énergie ont épuisé le sentiment. Elle se plaint de lui à Émilie Tournay, qui ne le défend pas. Elles s'entendent toutes les deux, et cette intimité, cette faiblesse attachent l'une à l'autre les deux femmes, font naître chez Marie exténuée, l'enfantine et sentimentale confiance, et chez Émilie l'actif dévouement. Les voilà liées, liguées.
Las d'attendre un appel, toujours retardé, auprès de sa maîtresse malade, Antoine, abreuvé de mélancolie, de désenchantement, un soir quitte Venise, et, de Florence, il écrit à Donna Marie.
« Madame,
» J'erre depuis trois jours, empli de vous et triste jusqu'à mourir. Mais bientôt votre image s'effacera dans mon cœur.
» Je vous quitte, petite âme blonde, fragile et hautaine, parce que déjà vous me quittiez. Vous retourniez doucement à votre passé, à votre rigueur, vous ne saviez plus de moi que mes baisers ; encore les pouviez-vous confondre avec ceux que vous donnait votre époux. J'ai souffert et vous avez souffert, je ne peux rien vous reprocher. Je n'avais pas pour vous d'amitié, et notre amour est brisé. Vivez. Votre chère beauté, dans les soirs de Venise, enivrera plus d'un jeune homme. Ne soyez pas malheureuse. Si, pendant quelques jours, vous souffrez, attendez ; je vous jure que cela passe. Votre folie eût été, lorsque je vous le demandais, de tout quitter et de me suivre.
» Quelle part de vous ai-je aimée en vous, je ne sais. Je me suis aimé moi-même sur votre douce et claire beauté.