» Hier, je suis resté plusieurs heures dans la villa que vous habitez en automne, sur les collines de San Gervasio. J'ai vu les grandes salles graves où des échos sommeillent ; la salle à manger qui donne sur le jardin de citronniers ; votre salon obscur, tout enorgueilli et parfumé des soies, des reliures, des faïences de la vieille Italie.

» Je sens que là vous vivez noblement, dans votre sombre robe couleur de l'olivier, entourée de respects et de servilités, négligente et affairée, regardant par distraction, au mur, le médaillon de terre bleue et blanche, de Lucca della Robbia, qui représente un petit garçon emmaillotté.

» Le mal que je vous faisais, je cesse de vous le faire en m'en allant. Hélas! mon amie, vous, si légère, vous alliez être submergée par l'ombre et la cendre que mon cœur répand autour de moi. Moi seul je peux résister à ma tristesse, à mes cruels déplaisirs. Je rechercherai la solitude. Ce matin, au couvent de Saint-Marc, dans les divines cellules où la douce, innocente fresque, placée à gauche, semble vivre et chauffer comme un cœur irisé, j'ai goûté la paix de la mort ; et quand, au-dessus du beau sapin touffu qui fait le milieu du petit jardin, dans l'azur lisse comme une dalle, une cloche a sonné, j'aurais aimé, destitué de toute volonté, mêlé à un troupeau paisible, sous le regard d'un prieur désabusé, me rendre à quelque réfectoire, à quelque atelier, à quelque étude, enfermé désormais dans une sourde, aveugle et maigre discipline.

» Mais, tout à l'heure, dans le cloître plus tendre encore de San Domenico, à mi-chemin de la colline de Fiesole, j'ai pu sentir que ni l'isolement, ni les clôtures n'empêchent dans ces asiles l'entrée de la tristesse et de l'ardeur.

» Là, elles tombaient du ciel, du morceau de ciel bleu suspendu au-dessus du silencieux jardin muré.

» Les tristes rosiers cloués aux murs roses ; l'infini silence de la petite pelouse, de l'eau plate dans le puits, des fenêtres, des toits ; le temps démarqué, qui passe sans qu'il soit nécessaire pour ces captifs de connaître la date et les saisons, tout ce néant, tout cet infini constituait le plus puissant aphrodisiaque. Et je me blessais à penser à vous, à vous désirer comme jamais je ne vous ai désirée. Dans ce couvent perdu sur la colline, l'éternité ne m'eût pas suffi à vous aimer.

» Hélas! je crois voir encore tournoyer le soir rose et bleu…

» Lorsque, chancelant de mélancolie, je suis sorti de cet enclos, j'ai regardé le moine qui m'ouvrait la porte, un jeune franciscain vêtu de bure et de cuir, qui lui, vit là. Gorgé de repos et de silence, son vigoureux visage brillait comme celui d'un guerrier, d'un chasseur, d'un amant. Il semblait ivre d'appétits, fougueux comme un cheval au soleil… Et je l'ai vu disparaître, se replonger, s'ensevelir, derrière moi, dans l'ombre de son monastère, dans l'odeur de pierre, de tiédeur et d'encens…

» Madame, ces rêveries qui bouleversent mon âme et ornent encore votre image, recevez-les dans vos petites mains futiles et bonnes. Oubliez-moi, et, plus tard, si vous aimez l'orgueil, qu'il vous soit cher de penser que c'est vous que, dans Venise, Antoine Arnault a aimée. C'est vous qui fûtes pour mon cœur, au-dessus de l'eau verte, dans la fenêtre dorée, Yseult et Desdémona. C'est vous qui chanterez dans mes livres, au regard des jeunes hommes. Petite immortelle qui, sans moi, fûtes demeurée secrète et périssable, une dernière fois je vous contemple comme une créature vivante, et, maintenant, j'entre avec vous dans le jardin des souvenirs, amie endormie et divine… »

XII