Antoine ne sut pas l'effet de sa lettre sur Donna Marie ; elle ne répondit pas.

Il quitta Florence, et lentement, longeant la mer, il descendit vers son pays.

La peur de la solitude, qu'il pensait aimer, lui fit rechercher, en cette fin de septembre, Martin Lenôtre. Celui-ci habitait sa maison familiale, dans la verte campagne.

Antoine fut tendrement reçu.

Souriant et heureux, innocent et actif, Martin Lenôtre, d'âme immobile, sans évolution de cœur, accueillait son ami. Tous deux se promenaient dans les longues allées d'un jardin feuillu, où, déjà touchés par l'automne, des massifs d'héliotropes, de géraniums, s'éteignaient comme de belles flammes.

Le matin, l'air dépouillé des voiles de la chaleur et du soleil, donnait son parfum vif et nu. Une odeur d'eau, de buis et de violettes, humide comme un petit nuage, flottait aux deux bords des sentiers. Martin respirait doucement, satisfait de la fraîcheur comme il l'avait été des journées torrides ; mais une mélancolie profonde, un mal incomparable déchiraient l'âme d'Antoine Arnault.

— Qu'as-tu? lui disait Martin. Tu es triste, sans raisons, puisque tu reconnais que te voilà libre, exempt de regrets, tourné vers l'avenir…

— Oui, — répondait Antoine, toujours sombre, — j'éprouve une tristesse sans raisons, initiale, finale, profonde… Ai-je dit, reprenait-il, que j'étais triste sans raisons? Non, Martin, tout m'est une raison de tristesse. A peine au centre de ma vie, j'en vois déjà le néant, et j'en prévois le déclin. Martin, si tu rapproches et entasses les plus belles victoires, l'azur du golfe de Naples, la jeunesse et la musique, tu n'atteindras point encore à ce qu'est mon ambition, ou plutôt mon élan, mon ardeur à vivre! L'univers est pour moi différent de ce qu'il apparaît aux autres hommes : les plus hautes montagnes me sont des collines que mon esprit franchit aisément ; les villes des villages, et l'espace un étroit jardin. Par moments, ayant dépassé toutes les formes et tous les contours, je contemple le royaume immense et blanc de la folie… Martin, que fait-on sur la terre? même si on avait le bonheur, on ne voudrait pas le continuer. Il faut la vie ascendante, et qui voudrait nous suivre dans cet insatiable enthousiasme? Ainsi, nous perdons nos amis, nos habitudes, nos plaisirs. Je le sens, chaque jour je m'enfonce davantage dans ce désert royal où les autres ne me sont plus rien. Et que puis-je sur moi-même? En vain essaierai-je d'arrêter en moi un mouvement qui me nuit, me détruit en même temps qu'il m'augmente. « Il pense en moi. » Cela déjà nie toute la volonté ; « il pense en moi » d'une manière qui m'afflige et qu'il faut que je supporte… Je n'ai pas trente ans, Martin, et voici que j'ai rompu avec ma vive jeunesse, avec mon enfance, l'illusion, l'espérance et la riante énergie. Je ne suis plus le même. Qu'est-il survenu, qui brusquement m'a dit : « Tu es changé, et le monde, tel qu'il se reflétait dans tes yeux, est changé. »

— Tu dois être souffrant, interrompit Martin. C'est une âme délicate que l'organisme ; les troubles du foie…

Mais Antoine l'arrêta :