Martin réfléchissait doucement à l'état de son ami, dont la détresse l'inquiétait.

— Ne voudrais-tu pas te marier? suggéra-t-il. Mais tu aimes ta tristesse, put-il ajouter en voyant le geste de refus que fit Antoine.

— Peut-être, je l'aime, répondit Antoine ; je ne sais. C'est comme si j'entendais tout le temps au fond du bois profond, touffu, le cor, le son du cor, qui est la plus pleine mélancolie qu'on puisse imaginer : l'on écoute, l'on meurt, et l'on ne peut bouger…

Martin Lenôtre n'essayait point de donner à Antoine son propre bonheur en exemple ; il savait bien que l'harmonie et la paix lui venaient de son caractère et que, pour qu'Antoine les pût goûter pareillement, il lui eût fallu d'abord se dépouiller de soi-même.

— Oui, — soupirait Antoine, alourdi de passé, — que de choses mortes, déjà mortes! Morte pour moi, la douce madame Maille, qui avait des yeux d'eau tendre, et cette tristesse de l'âge qui, près de moi, dut si souvent percer son cœur ; mortes dans mon âme, elle et sa maison, et l'odeur de Chypre de ses mains, et nos courses du soir dans Paris illuminé, et ma jeunesse et sa jeunesse! Morte aussi, la fille du maître, la petite Corinne, dont un soir j'ai aimé les larmes, comme j'aimais la nuit qui était au-dessus de nos têtes… Et, maintenant, ce souvenir est où est cette nuit, effacé, disparu, perdu. Évanouie, la jeune femme folle qui réchauffa mon cœur dans les froides Flandres ; morte, Émilie Tournay, dont les soupirs, au-dessus des roses d'un jardin de Venise, avaient la violence du printemps, de la musique et du vin ; mourante aussi dans mon âme, de jour en jour, hélas! Donna Marie, qui, pendant six mois, fut ma vie, la lumière et la chaleur de ma vie… Que ne puis-je être fidèle! Fier et noble bonheur! Comprends-tu, Martin, je n'ai plus besoin d'elles, c'est fini. Leur douceur, leur beauté ne m'ajouteraient rien : je cesse de les voir dans mon âme. Petites ouvrières désormais inutiles, elles rentrent dans l'ombre, et je garde entre mes mains leur doux travail. Il me serait impossible de les aimer encore, de regoûter à ces pêches dont mes baisers ont épuisé l'arome et l'eau. Ma destinée, ma force, l'avenir :

« Millions d'oiseaux d'or, ô future vigueur! »

voilà ce qui, à mon insu, dirige ma vie ; mais je ne sais que faire de la vie… La gloire me lasse sans m'apaiser, et déjà diminue en moi la sainte jalousie, l'ardent orgueil, l'émulation : « César pleura quand il vit la statue d'Alexandre… »

» Hélas! reprit-il en riant, quand je songe que les moralistes nous font un grief d'être inconstants, d'être volages, cruels ; que ne donnerais-je pas pour aimer encore, comme je l'aimais, ma première maîtresse! Douces années ; mais je ne puis. Voilà mes torts. L'affreuse lettre que le vicomte de Valmont fit parvenir à la présidente de Tourvel, et où, après chaque aveu de rupture, de lassitude, de dégoût, revient l'impitoyable : « Ce n'est pas ma faute », est une juste étude de physiologie. Il est atroce qu'elle soit parvenue à la présidente de Tourvel, qui en mourut, mais toute la faiblesse involontaire de l'homme y est raisonnablement confessée…

Et Martin renonçait à le vouloir guérir.

« Le temps, pensait-il, peut seul modifier ce caractère… »