— Qu'importe? aimez-moi ; j'ai bu d'un vin trop fort, aimez-moi. Voici le jour du destin. Aimez-moi, aimez-moi, répétait-elle, comme quand le silence et l'angoisse des oiseaux, dans les nuits chaudes ; soupirent : « De la fraîcheur! de la fraîcheur! qu'un vent s'éveille, qu'un nuage s'ouvre, de la fraîcheur!… »

Antoine ne l'écouta pas, ne l'entendit pas. Il ne délia pas cette prisonnière. Ce fut leur nuit violente ; chacun enfermé chez soi se sentait assez de force pour détruire et refaire le monde.

Le lendemain tous deux se taisaient.

— Oui, soupirait Antoine quelques jours plus tard, vous ne pouvez savoir, Élisabeth, quelle noire poésie hante mon cœur ; la belle tasse d'or où j'ai bu, où vous buvez sans ménagement la vie, je la vois maintenant graduée : encore quelques centimètres du divin breuvage, encore un peu de ce miel, et ce sera, pour moi, fini ; hélas! mon amie, fini! Que nous sommes différents encore. Sur les tombes de San Miniato où vous couriez comme sur d'insensibles dalles, je me penchais lucide, attentif, et je pensais : « Morts, je suis maintenant plus proche de vous que de ceux qui vont naître. O morts familiers, ô ma famille indistincte, j'entends quel travail vous défait, encore quelques années et je viens! Mon amie, continuait doucement Antoine, — car il n'avait pour la jeune fille que de la gratitude, — vos petites mains, en serrant la mienne, ne peuvent m'entraîner dans ces ondes lumineuses où, ma chère âme, vous brillez. Vous êtes cruelle et divine, parce que vous avez vingt ans. Vous ne pouvez rien voir autrement que par vos yeux enivrés ; toutes les créatures, moi, la douleur, et le mendiant si vous le rencontrez sur le chemin, vous apparaissent toujours légers, joyeux, vivants, mêlés à votre cher Cosmos. Mais moi, je sais maintenant le sens des mots profonds, je sais ce que veut dire le passé, le déclin et la fin, ce que veut dire l'ombre froide ; je sais les instants de la vie où, fatigué, s'asseyant entre son destin et la mort, également dégoûté, l'homme, avec stupeur, contemple son âme inerte et noire…

Mais chaque jour, chez l'étrange fille, la folie de vivre augmentait.

Antoine la vit qui s'émouvait d'une armée qui passe et chante et où tous les hommes ont vingt ans. Il la vit pleurer, pour des danses lascives et sauvages, dans un cabaret oriental où la salle grossière tremble et se pâme de désir. Il la vit jalouse d'une jeune femme étrangère qu'un amant furieux avait tuée dans la forêt.

Lorsqu'un soir il lui fit la confidence de sa naissance voilée :

— Ainsi, s'écria-t-elle, haletante, c'est cela, c'est donc cela!

Et, les mains contre les tempes, elle s'émerveillait d'être une fleur de Grenade née sur la tige royale.

— C'est donc cela, répétait-elle, victorieuse, en regardant en elle-même son ardeur, son obstination, sa violence, son impérieuse fierté.