XVI

Quelle force eut Antoine de fuir, d'écarter ce tragique fantôme, d'abandonner ce râle, qui, sans doute, lui parti, s'achevait humblement comme s'achève la douleur des femmes, — douleur d'amour et d'orgueil, toute leur douleur humaine, — sur des coussins bouleversés, entre les bras des suivantes, dans l'odeur des sels, de l'éther, dans la stupeur et la sueur, dans la pauvre maladie!

Lui était dehors, il s'éloignait, il s'en allait ; il courait vers Élisabeth. Celle-là! qu'elle restât pure, innocente, jusqu'au moment de sa mort, de sa bienheureuse mort…

Il trouva Élisabeth qui lisait, seule dans le petit salon, Madeleine s'étant, après le dîner, retirée chez elle, endormie.

Dans l'obscurité du soir, au travers des fenêtres, on entendait les roulements, le tintement de Florence, sonore la nuit comme un cristal toujours frappé.

— Que lisez-vous, Élisabeth! s'exclama Antoine Arnault, car aucune de ses paroles, aucun de ses sentiments, ce soir, ne pouvait avoir de paix.

Et la jeune fille se troublait, car, ô surprise, elle lisait, en effet, une page de volupté qui venait de briser son corps dans un brûlant roman italien, une page de volupté où triomphe la mort, la mort par l'inextinguible désir!

Et comme tous les deux, sans qu'ils l'eussent su, séparément, étaient prêts au même délire, au même terrible vouloir, épouvantés, ils furent debout l'un près de l'autre, se fuyant, s'évitant, pourtant immobiles, mêlés comme les mots dans l'Ode, comme le son dans l'accord.

— Allez-vous-en, ma bien-aimée, s'écriait Antoine, ébloui, que je ne vous touche pas et que nul ne vous touche, ah! demeurez inemployée! Beauté vierge que je ne puis épuiser, amour du milieu de ma vie, ô bonheur venu trop tard, éloignez-vous de moi! Sagesse de Jupiter, Jupiter que Gœthe à chaque aurore adorait, retenez-moi de ma folie ; que je ne touche pas à cette enfant. La douleur de Faust, la douleur de Faust elle est au centre de toutes les vies! Celui qui mille fois a enlacé le corps d'Hélène, il crie : « Encore! encore! toujours! Encore ma jeunesse, encore ma force, encore la beauté! » C'est pourquoi je te refuse, Élisabeth!… Allez-vous-en ; fuyez-moi, ma sœur, que j'attire sur mon cœur ; craignez-moi, perle dont la dense lumière m'écrase. Ce que je veux, hélas! moi qui veux te servir, c'est enchaîner, c'est attrister ton doux empire. La vie plus forte que l'amour, ma vie plus forte que l'amour! ce que je veux, c'est te dire : « Tu es tout, mais je suis le maître de tout… » Fuis donc ; ne connais du désir que ces songes voluptueux qui, la nuit, dans leur lit étroit, font frissonner les vierges jusqu'aux épaules. Tu es jeune, tu es trop jeune. Si je te dévoile le chemin secret, d'autres courront sur ce divin chemin. Je les vois, ils sont une foule. Oh! bien-aimée, soupirait-il, — le visage contracté jusqu'à mourir, — que ce soit moi qui conduise tes futurs amants, tes heureux, tes jeunes amants! Il y a sur la terre des adolescents qui seront beaux et qui du fond de leur destin viennent vers toi. La beauté, Élisabeth, la beauté! Ils seront beaux et tu trembleras sur eux, tu t'attacheras sur eux comme une plante avec des racines, pour goûter, pour boire, pour respirer la beauté… Choisis plutôt de mourir, suppliait-il ; sois une morte inviolée, une fleur lisse où nul plaisir n'a rampé ; il faut avoir honte du plaisir, ô reine! Le plaisir des jeunes hommes monte et descend sur l'orgueil comme une eau qui s'enfonce et ravine. Tu ne serais plus toi-même, ô unique, tu serais celui-là, et celui-là, et le souvenir de celui-là…

Mais la jeune fille, inclinée, chancelante, rose qui a reçu tout l'orage, d'une voix ivre et basse disait :