… Antoine veut s'éloigner, la repousser, partir, mais elle le garde, elle s'attache a lui avec les grands mouvements de l'être, comme on se bat, comme on se chauffe, comme on mange.

Violente et dressée, d'une voix désordonnée, ainsi qu'on éparpille des mots et son sang, elle lui dit :

— Vous êtes mon jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante, vous êtes ma tristesse et ma bouche, je vous ai, ah! je vous ai! Non pour ma vie, non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit. Cela suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me gorger, pour me lasser de vous ; pour que meure en moi jusqu'à la racine de ce désir ; une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir!… Ah! une nuit pour que je te goûte encore, et que délivrée, que délivrée enfin, je puisse dire : « J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. Sainte Marie, je vous adore et je vous loue, il n'est plus comme autrefois… »

Elle le frappait et elle se frappait elle-même, exténuée, et Antoine ne savait pas s'il voulait dédaigner ou écraser ce délire…

Mais comme une âme s'élance et expire sur une autre âme, elle reprenait, vindicative :

— Huit années, j'ai gardé le souvenir de ta jeunesse! ta jeunesse nonchalante et forte, lassée, cruelle, délicieuse, comme sont dans les histoires anciennes les empereurs. Huit années, je me suis souvenue! Que faisais-tu? et j'étais là! Nul ne pouvait me rendre les tortures de ton étrange amour. Je les voulais cependant. J'étais des nerfs qui, dénoués de toi, mouraient. Quels jeux pouvaient distraire ta malade passionnée? Que n'as-tu perverti en moi? Plus rien de pur dans l'univers…

Les yeux éclatants et sourds comme deux flammes que voilent la main, et tout l'être pareil à un feu subtil qui pénètre, elle reprenait, pliant et chauffant sa voix :

— Tu te rappelles, les nuits sur la place Saint-Marc, les nuits de juillet et d'août, de telles chaudes nuits quand nous étions tous ensemble, auprès de la musique, que l'on servait des granitti, et que tu pâlissais de volupté, parce que ma soif et ma faim, le sorbet rouge, le biscuit, le fruit que je portais à mes lèvres, tu les eusses voulu jusque dans mon cœur manger… Tu te rappelles, ah! n'est-ce pas? ce bal au palais Contarini, lorsque, comme le roi passait et que je souriais, tu me froissas le poignet, pour que je me souvinsse de toi. Tu aimais, mon chéri, que je fusse un objet de douleurs, et tu aimais aussi tes propres larmes. Ah! que de douleurs sur moi ; maintenant que de douleurs, que de meurtrissures, que d'injures! Tant de mensonges, tant de perfidies, tant de lâchetés, tant de choses portées, tant de choses supportées!… Tout cela sur moi, qui fus ta reine craintive, la perle et la colombe dont tu étais jaloux…

Et renversée par un trop fort sanglot :

— O mon amour, s'écria-t-elle, bois cette offense…