« Ah! pensait-il, comme mon amie est vivante! Je ne puis pas arrêter sa douce vie. Orages des nuits de mai, senteur des verts orangers, soirs du monde, banjos et cithares, douceur de toutes les contrées, vous me prendrez mon amie! Elle a devant elle la vie : Hélas! serai-je longtemps son bonheur? Je ne puis plus lui donner ce que les femmes préfèrent : le commencement. Je puis lui donner le temps, l'infinie croissance d'un inépuisable amour ; je ne puis plus lui donner ce qu'elle préfère : la surprise, l'attente, le commencement, terres inconnues que l'on découvre, belles Amériques du désir…
Par la fenêtre, Antoine voyait Élisabeth, qui, solitaire, ayant reconduit le jeune homme, faisait lentement le tour de la molle pelouse. Elle s'arrêtait, haletait et reprenait sa démarche moelleuse, les mains tendues vers le fin égouttement du feuillage.
Lorsqu'elle revint dans le salon, d'un geste pieux et lourd, de toute la douceur de son rêve et de sa douleur Antoine Arnault l'attira. Elle respirait rapidement, chargée des aromes de la nuit. Lui la pressait contre son cœur. Comme elle bougeait, laissant glisser l'écharpe nouée autour de son visage, il osa la regarder ; il la vit, ah! toute pâmée : un de ses yeux était clair, l'autre foncé ; son nez se crispait s'ouvrait ainsi qu'un étrange sourire, et sa bouche semblait molle, desserrée, comme une rose sensuelle où l'amour a passé sa main…
— Hélas! qu'as-tu? sanglota-t-il.
Et elle, montrant derrière elle la nuit, les arbres, le silence blanc, l'immense gonflement du monde :
— Ah! s'écria-t-elle haletante, — nymphe qui a vu son dieu, c'est l'été! l'été! l'été!
D'un geste de haine ardente, Antoine l'écarte, la repousse. Chancelante, elle vient s'appuyer contre le mur. Et, comme innocente, les bras tendus vers son ami, implorante, effrayée, elle le regarde :
— Je ne te retiens pas de force, lui dit-il.
… Quoique Élisabeth ne parlât jamais d'André Charmes et qu'elle ne fût pas intéressée de la visite qu'il leur fit une fois et puis une autre fois, Antoine se torturait par le souvenir du jeune homme.
Si puérile que sa crainte à lui-même semblât, il ne pouvait ôter de son cœur l'angoisse qu'il avait eue. Il ne s'était jamais représenté les traits de son amie en profil sur un autre visage, et maintenant l'image était si vive et si perfide, et s'exagérait si âprement, qu'Antoine songeait : « C'est l'évidence. André Charmes ou un autre, qu'importe? Voici son compagnon. C'est à ce printemps que va son âme… »