Et, à la pensée que la vie d'Élisabeth n'était point close, qu'il y avait pour elle un long avenir, Antoine sentait son cœur se resserrer de dégoût et de douleur. Que pouvait-il contre ce qui dort d'impur dans le sang et dans le rêve des femmes? contre leur futur désir? Si lasses qu'elles semblent, chaque fois qu'elles aiment elles renaissent. Le long de la vie elles aiment.

« Elle aimera, songe Antoine Arnault, avec ces grâces douces, cet orgueil, ces élans, ces soumissions, ces révoltes que j'ai surpris dans ses yeux ; elle aimera ainsi jusqu'au jour où c'est elle qui sera l'aînée, où c'est elle qui tiendra les mains de l'autre, elle qui sera courageuse et grave, elle qui rêvera et qui donnera ; debout près du jeune homme alangui, le couvrant de sa belle ombre amoureuse, elle dira : « Tu es la vie, ô mon amour, tu es la jeunesse et l'azur, le parfum des vertes amandes! »

Mais voici qu'un feu l'exalte, que l'antique puissance d'Éros l'étreint, le vainc, le convainc. Hélas! ne le sait-il pas, lui-même, qu'honore-t-il, qu'a-t-il jamais honoré qui ne soit le désir? Désir, vertige profond, vacillement des regards, divin strabisme de l'âme! Ne lui a-t-il pas dédié tous ses livres? N'honorait-il pas la seule puissance du monde, le désir, quand dans le génie ne reconnaissant que la fièvre il s'écriait : « Hugo! Shakespeare! inépuisables et magnifiques, Velasquez, héros du désir! et vous, Richard Wagner, qui composâtes votre suprême Tristan au milieu de telles ardeurs, d'un tel triomphe physique, qu'au thème de la mort d'Yseult nulle femme ne s'y peut tromper, et par vous reçoit son amant dans son cœur!… »

Alors la jeunesse d'André l'attendrissait, il eût voulu lui dire : « Vous commencez la vie, vous ne savez point encore comme elle est belle, ô mon ami! j'ai achevé ma course et je meurs, voici le flambeau… »

Il se rappelait avec douceur la timidité du jeune homme, le cours délicieux et contracté du sang, l'intensité naïve, l'éternel charme de Daphnis.

Et puis aussi il riait de son inquiétude et de son ton paternel, car lui-même n'avait que trente-neuf ans, c'est la jeunesse encore, la force, le plaisir ; mais c'est déjà le temps compté, les beaux jours, les belles nuits limités, et l'attente affreuse de l'heure où il faudra que l'on pense : « Je n'ai plus toute ma royauté. »

Au moment de minuit, quand la tiède maison dormait, et que, selon son habitude, Antoine s'accoudait à la fenêtre, et dans la libre nuit contemplait la lune qui voyage, déjà il ne disait plus à l'univers assoupi, comme il faisait à vingt ans : « Levez-vous, Aurore désirée! » L'aurore, les lendemains, il n'y pouvait songer. Il pleurait. Sa vanité le faisait souffrir comme des os rompus qui dans la mollesse de la chair pénètrent.

Lassé de la gloire, lassé de l'orgueil, il méditait sur l'amour ; les mains jointes, soumis comme devant un dieu, il songeait que moins encore que le soleil et la mort l'amour ne peut se regarder fixement. Il est la splendeur éternelle. On ne peut l'exprimer ; c'est le miracle qui bouge. Des humbles minutes du jour il fait d'éclatantes fusées. Il est soudain, furtif, immense, parfait, secret et théâtral…

Ainsi songeait Antoine Arnault.

Alors, celui qui avait tant lutté, qui dans la nuit de Florence avait refusé son bonheur, qui était pur et fier de lui, qui servait bien sa raison, courut vers la volupté.