— Est-ce que vous vous ennuyez, petite?…

Elle répondit que non, qu'elle ne s'ennuyait pas auprès de lui ; mais il lui demandait encore si elle ne voulait rien, si elle ne voulait pas se distraire et causer, si elle ne voudrait pas voir quelquefois André Charmes…

Et elle, gênée, ne savait que dire à Antoine ; elle l'avait vu si troublé pour deux lettres qu'elle avait reçues du jeune homme qu'elle murmura :

— Je ne sais pas ; j'aurais peut-être voulu causer quelquefois avec lui, il est intelligent, il m'a fait de jolis vers, mais je crois que cela vous fâche…

Et il s'écria avec tant d'ardeur, d'étonnement et de sincérité : « Comment puis-je me fâcher pour cela, mon amie? y pensez vous!… » qu'Élisabeth ne sut point si Antoine en cet instant était sublime ou s'il était un peu comique.

Et elle le regardait de côté, avec défiance, comme un fou, mais il l'avait aimée, en cette minute-là, d'une manière qui avait arraché en lui son âme…

Il laissa revenir André. Il ne s'opposait pas à ce qu'Élisabeth et le jeune homme restassent ensemble ; il quittait la pièce et revenait avec un même impassible visage.

Sa jalousie étendue au delà des limites ne recherchait pas de cran. Son désespoir infini renonçait. Quand le cœur n'a qu'une certaine somme de détresse, il agit ; mais celui qui a toute sa détresse, il s'en remet au destin.

Antoine redoutait Élisabeth. Il ne croyait plus rien d'elle. Lorsqu'elle disait oui, ou non, pourquoi aurait-il cru que c'était cela? Les enfants mentent, les femmes mentent pour éviter les reproches, et leur visage ne perd pas de sa candeur : le mensonge c'est une sincérité que l'on a avec soi-même. Quand Antoine se fût trouvé sans cesse sur le chemin des jeunes gens, pouvait-il empêcher que leurs lèvres, sous ses yeux mêmes, ne préméditassent le baiser? pouvait-il empêcher qu'Élisabeth ne désirât le jeune homme, que par l'esprit elle ne l'absorbât, et qu'ainsi elle ne mêlât à son rêve et à son sang ce délicieux fruit humain?

Il les laissait ensemble. La lassitude qu'éprouvait Élisabeth lui rendait sensible et gracieuse la chaste présence d'André.