Et Antoine voyait bien ce que pouvaient être ces entretiens : séances de légers discours, où l'adolescent veut étonner, où la jeune fille veut éblouir. Mais que cette pureté fût évidente, il ne s'en réjouissait même pas.
L'hiver passa ainsi. Le soir de mars où André Charmes annonça qu'il partait pour Constantinople, ses parents le destinant à la carrière diplomatique, Antoine s'effraya. Comment Élisabeth, fragile, malade, maintenant il le voyait, supporterait-elle l'absence de ce délicat compagnon?
Et la dernière soirée que les jeunes gens passaient ensemble parut à Antoine Arnault si insignifiante, qu'il s'irrita d'avoir tant souffert par eux. Ils n'étaient pas même émus, semblait-il, autant que de nouveaux fiancés qui se sont promis leur âme, et qu'un destin cruel sépare.
Comme il ne restait plus que quelques moments avant les adieux du jeune homme, Antoine prit plaisir à les quitter, à supposer leurs mièvres propos, leur malaise, leur embarras.
Il faisait clair encore dans la pièce par ce crépuscule de mars. Élisabeth regardait André, et elle souriait de penser qu'en lui disant adieu elle pourrait serrer plus fortement la main du jeune homme, ce qu'elle n'avait jamais fait, car tous deux étaient timides.
André parlait, il parlait de l'Orient, de Constantinople ; et Élisabeth regardait les lèvres et les dents, le sourire charmant, attirant, luisant ; elle trouvait émouvant que ce sourire, étant si délicieux, durât ainsi, qu'il fût en même temps un moment rapide de l'être et sa structure même. Elle s'amusait de ce qu'André lui plût tant.
Elle était assise en face de lui et leurs regards s'avançaient.
Que se disaient-ils? Rien, ils se voyaient pour la première fois…
Puis elle entendit la voix d'Antoine dans l'escalier, il montait, il allait venir, il allait entrer, il n'y avait plus qu'une minute pour elle…
Alors, avec la force directe du regard qui s'empare de l'objet qu'il a choisi, elle se leva, et, appuyant ses deux mains sur les épaules du jeune homme jusqu'à sentir et presser les os, féroce comme l'époux quand il attire et quand il marque, elle le baisa sur la bouche…