Le soleil entra ; elle vit le jardin, et comme ses douleurs cessaient, une présence affreuse de l'âme envahit le corps épuisé. De toute sa force elle vécut.

Elle vécut avec une mélancolie surhumaine, une mélancolie plus sourde, plus impitoyable qu'un bourreau, avec la mélancolie des morts, ce que peut être la fin des choses, la fin de vivre à vingt ans.

De sa maigre main elle comprimait son cœur effrayé. Elle comprimait son cœur et regardait la vie et les derniers bruits de la vie. Ses pensées oppressaient son visage et l'infinie pitié sur elle-même regardait par ses fixes yeux.

Ainsi elle mourait faiblement, par une journée lente et traînante, dans l'odeur de l'éther vague, du pavot, de la valériane, cette âme qui avait en soi de quoi briller comme un héros, comme Jeanne d'Arc, quand elle crie, debout sur ses étriers ; comme Yseult terrassée d'amour et qui chante ; qui eût souhaité mourir ivre d'orgueil et de multitude, dans une salle où éclate, en se rompant les veines, l'ardente orchestration, et tandis que six cents voix jetteraient avec elle son dernier soupir…

L'odeur de l'éther mettait un goût de sucre, de folie et de crise, une inépuisable langueur dans cette dolente pièce.

Élisabeth se représentait-elle bien ce que c'est que la mort? Quelque chose d'épouvantable et d'ordinaire, qu'on n'essaye pas, qu'on ne voit pas deux fois, qu'on va connaître et oublier ; quelque chose qu'on ne peut pas éviter, qui est là, tout près, qui vous attend, qui avance, un obstacle glauque et morne, où l'on se cogne, où l'on tombe…

L'odeur de l'éther était si forte qu'Élisabeth ne rêvait pas à son aise. Elle sentait bien que c'était l'éther, qu'elle était dans une chambre de malade, et puis elle l'oubliait encore et elle rêvait à des jardins divins ; sur un petit chant, sur deux notes elle parlait de ces jardins : jardin Julia, jardin Melzi, Sommariva, Serbelloni… Mais ses pensées se déformaient, et un malaise inconcevable, une nausée forte comme la mort, enfin déjà la mort, déjà, envahissaient les beaux jardins.

Quoique Antoine Arnault perçût cette plainte monotone avec un religieux et terrible amour, il ne put s'empêcher, à un moment, de poser sa main contre son oreille ; et, noyé de douleur, il comprit, une seconde, que l'endurance auprès des malades bien aimées n'était pas infinie.

Par la fenêtre ouverte on voyait monter le printemps. La jaune lumière du jour glissait son miel inépuisable, et toutes les gazelles bleues de l'air bondissaient joyeusement.

Sur les petits arbres d'avril c'est à peine le feuillage, mais des houppes, des flocons, et d'un vert inespéré! un vert de soleil fondu dans du liquide ivoire vert…