LES NUITS DE BADEN
ans le pays de Bade, où les soirs sont si lourds,
Où les noires forêts font glisser vers la ville,
Comme un acide fleuve, invisible et tranquille,
L’amère exhalaison du végétal amour,
Que de fois j’ai rêvé sur la terrasse, inerte,
Ecoutant les volets s’ouvrir sur la fraîcheur,
Dans ces secrets instants où les fleurs se concertent
Pour donner à la nuit sa surprenante odeur...
Des voitures passaient, calèches romantiques,
Où l’on voyait deux fronts s’unir pour contempler
Le coup de dés divin des astres, assemblés
Dans l’espace alangui, distrait et fatidique.
O Destin suspendu, que vous m’êtes suspect!
Sous les rameaux courbés des tilleuls centenaires
Un puéril torrent roulait son clair tonnerre;
Des orchestres jouaient dans les bosquets épais,
Mêlant au frais parfum dilaté de la terre,
Cet élément des sons, dont la force éphémère
Distend à l’infini la détresse ou la paix...