Si forte qu'eût été l'ombre sur vos visages,
Sublime Trinité! j'eusse écarté la nuit,
Mon esprit vous aurait poursuivie sans ennui,
Et j'aurais abordé à votre clair rivage…
Mais jamais rien à moi ne vous a révélé
Seigneur! ni le ciel lourd comme une eau suspendue,
Ni l'exaltation de l'été sur les blés,
Ni le temple ionien sur la montagne ardue;
Ni les cloches qui sont un encens cadencé,
Ni le courage humain, toujours sans récompense,
Ni les morts, dont l'hostile et pénétrant silence
Semble un renoncement invincible et lassé;
Ni ces nuits où l'esprit retient comme une preuve
Son aspiration au bien universel;
Ni la lune qui rêve, et voit passer le fleuve
Des baisers fugitifs sous les cieux éternels.
Hélas! ni ces matins de ma brûlante enfance,
Où, dans les prés gonflés d'un nuage d'odeur,
Je sentais, tant l'extase en moi jetait sa lance,
Un ange dans les cieux qui m'arrachait le coeur!
Pourtant, ayez pitié! Que votre main penchante
Vienne guider mon sort douloureux et terni;
J'aspire à vous, Splendeur, Raison éblouissante!
Mais je ne vous vois pas, ô mon Dieu! et je chante
A cause du vide infini!
MON DIEU, JE SAIS QU'IL FAUT…
Mon Dieu, je sais qu'il faut accepter la détresse,
Qu'il faut, dans la douleur, descendre jusqu'en bas,
Mais, dans ce labyrinthe où votre main nous presse,
Puisque vous êtes bon, ne se pourrait-il pas
Que nous entrevoyions du moins la claire issue
Que déjà votre main prépare doucement,
Et qu'un peu de lumière, au lointain aperçue,
Nous aide à supporter ce ténébreux moment?
Pourquoi nos maux sont-ils si compacts et si denses
Qu'on semble enseveli dans un obscur caveau?
D'où vient cette funèbre et perfide abondance
Qui submerge le coeur et trouble le cerveau?
Pourtant, les lendemains sont quelquefois si tendres,
On revoit les regards que l'on n'espérait plus.
Mais le bonheur fait mal quand il faut trop l'attendre,
Être sauvés enfin, ce n'est plus être élus.