Je le sais, mes pas sont enlizés dans le sable,
Tout le poids de la vie est retenu au sol,
Mais la flèche du coeur va vers l'inconnaissable
Et l'esprit ébloui accompagne ce vol;

Je ne veux plus revoir ce trop humain désastre
Qui m'avait assourdie et me crevait les yeux;
Ces nuits où la douleur m'apparentait aux astres,
Par l'effort éloigné, vain et silencieux;

La détresse a besoin d'une immense étendue,
D'une voûte où l'amour coule jusqu'aux deux bords;
Une ardeur sans espoir n'est plus interrompue,
Et l'espace est moins haut que son plaintif essor.

C'est pourquoi, les yeux clos aux lueurs de la terre,
Délaissant ma raison comme un trop faible ami,
Je vous bois, ô torrent dont le feu désaltère,
Dieu brûlant, vous en qui tout excès est permis…

LA SOLITUDE

Quoi! vais-je m'attrister d'un long jour solitaire?
Reprocherai-je au sort son indigent éclat?
Plus poignant est l'ennui, plus il est salutaire;
Aidons le doux réseau du temps à se défaire;
N'est-il pas juste, ô cieux! que l'on se sente las,
Et que déjà pour nous tout commence à se taire,
Puisqu'il faudra, pourtant, être un mort dans la terre…

SI VOUS PARLIEZ, SEIGNEUR…

Si vous parliez, Seigneur, je vous entendrais bien,
Car toute humaine voix pour mon âme s'est tue,
Je reste seule auprès de ma force abattue,
J'ai quitté tout appui, j'ai rompu tout lien.

Mon coeur méditatif et qui boit la lumière
Vous aurait absorbé, si, transgressant les lois,
Comme le vent des nuits qui pénètre les pierres
Votre verbe enflammé fût descendu sur moi!

Nul ne vous souhaitait avec tant d'indigence:
Je vous aurais fêté au son du tympanon
Si j'avais, dans mon triste et studieux silence,
Entendu votre voix et connu votre nom.