Il semble que votre ample et salubre courage
Veuille assainir en nous quelque obscur marécage,
Tant vous nous arrachez, par des sueurs de sang,
L'âcre ferment vivant, orgueilleux et puissant.
On pense qu'on mourra du mal que vous nous faites…
—Et puis, c'est tout à coup la fin de la tempête;
On est comme les bois légers, silencieux,
D'où le vent se retire et monte vers les cieux.
Et l'on est abattu, mais clair, calme, sans tache;
Bercé comme un vaisseau sous une molle attache;
Purifié, prudent, entouré de remparts,
Protégé comme un roi parmi ses étendards…

—Mais s'il fallait connaître encor cette furie,
Ah! Seigneur, laissez-moi mourir sur la prairie,
Près de l'arbre du bien et du mal, dont mes mains
Dès l'enfance ont cueilli les délices humains.
Défendez-moi de vous, Seigneur, je vous en prie;
Laissez-moi défaillir, et ne m'arrachez pas
Le perfide serpent qui dort entre mes bras…

JE SUIS FIÈRE DE TOUT…

Je suis fière de tout ce que je vous fis faire,
Pauvre âme et pauvre esprit au faible corps liés.
J'ai veillé, dans la morne ou brûlante atmosphère,
A ce que rien de vous ne fût humilié.

Ah! s'il n'avait tenu qu'à mon penchant délire,
Qu'à mon rêve incliné vers le plaintif amour,
J'aurais suivi la route où tout effort expire,
Mais je vous ai sauvés en m'immolant toujours!

Ma part fut abondante, aride, ténébreuse;
J'ai combattu l'orage et divisé le vent,
Et j'ai su m'enivrer, dans les jours éprouvants,
Du sombre enchantement des larmes courageuses.

Déjà mon temps décline, et le vent dans les palmes
Ne répand plus pour moi son parfum vaste, amer.
Peut-être vais-je atteindre, ayant de tout souffert,
La région sereine où la douleur est calme;

Et je vous remercie, orage, ardeur, souffrance,
Et vous, déception au jeu continuel,
De m'avoir accordé la sombre indifférence
Qui prépare le corps au repos éternel…

J'AI REVU LA NATURE…

J'ai revu la Nature en son commencement.
J'entends comme en naissant, comme en ouvrant l'oreille,
Un bruit de branches, d'eau, de brises et d'abeilles
Passer avec un vague et frais étonnement.
On voit partout jaillir de la terre âpre et dure
La vapeur balancée et molle des verdures…
—Nature, je connais votre piège éternel:
Forte par la beauté, humble par le silence,
Vous attendez qu'en nous sans cesse recommence
L'immense adhésion au but universel.
L'indiscernable Amour tente un furtif appel…
Je suis là; l'églantier enlace un banc de marbre
Qu'entoure la senteur fourmillante des buis.
Tout gonfle et se fendille avec un léger bruit
De résine au soleil; le vent, au haut des arbres,
A les grands mouvements de l'inspiration.
Hélas! cette salubre et chaste passion,
Ce grand nid des vivants qui croît et se prépare,
Sera-t-il donc toujours l'ennemi des humains?
Parmi ce tourbillon de graines et d'essaims,
Nature, vous faut-il une âme qui s'égare,
Et qui mêle à votre âcre et printanier levain
L'inutile désir d'un amour plus divin,
Que vous désabusez et que rien ne répare?…