ON ETOUFFAIT D'ANGOISSE ATROCE…

On étouffait d'angoisse atroce, et l'on respire.
Il semble que l'on ait désormais vu le pire,
Qu'on est sorti vivant du cercle de l'enfer,
Que c'est fini! Le jour remonte, calme et clair;
On entend les rumeurs des routes, des villages,
Le chant des coqs, le doux roulis des engrenages:
Halettement de fer que font dans le lointain
Les usines, fumant sur le léger matin…
Une haleine de fleurs épaissit les prairies;
On voit, sur le torrent, écumer la scierie.
Les calmes oliviers, immobiles, songeant,
Reçoivent tout l'azur dans leurs tamis d'argent;
Et les abeilles, par leurs danses chaleureuses,
Font un voile doré aux collines pierreuses;
Et l'on est sauf!
Mais quand reviendront les effrois,
Quand ce sera vraiment pour la dernière fois;
Quand ce sera le terme exact de toute chose,
Le mal sans guérison, la mort de ceux qu'on ose
A peine regarder, tant ils sont beaux et chers;
Quand l'esprit ne pourra plus réjouir la chair;
Quand on sera usé, délaissé, terne, comme
Un jardin d'hôpital où flânent de vieux hommes;
Quand, ni les prés gonflés qui montent aux genoux,
Ni l'orgueil ni l'amour ne seront faits pour nous;
Quand tout ce qui voyage, agit, hêle, circule,
S'éloignera de l'ombre où notre front recule,
Et qu'on sera déjà un cadavre vivant,
Dont le timide effort, derrière un contrevent,
Regarde encore un peu le soleil et l'orage
Verser aux coeurs humains les robustes courages
Et la témérité, par qui Dieu vient en aide;
Quand le malheur sera formel, net, sans remède,
Et qu'on sera poussé, morne, les bras liés,
Contre le mur, où sont tombés les fusillés:
Quel baume, quel secours subit, quelle allégeance
Me mêlera, Nature, à votre calme essence?

L'ESPACE NOCTURNE

«Zeus lui-même considérait la nuit avec une crainte respectueuse.»

Qui pourrait déchiffrer la nuit silencieuse?
Les Nombres sont en elle éclatants et secrets,
Comme un jour plus subtil, sa blanchâtre veilleuse
Dispense la clarté jusqu'aux sombres forêts…

Sa douceur monotone et sa couleur unique
Font une lueur vaste, absolue et sans bords.
Comme un haut monument éternel et mystique,
Elle semble arrêtée entre l'air et la mort.

—Que j'aime votre exacte, uniforme lumière,
Sans saillie et sans heurts, sans flèche et sans élan,
Où les noirs peupliers, recueillis, indolents,
Semblent, dans l'éther blanc, de visibles prières!

—Nuit paisible, pareille aux rochers des torrents
Vous laissez émaner des parfums froids et tristes,
Et dans votre caveau, pâle et grave, persiste
L'âme des premiers temps, et les esprits errants.

Est-ce un lointain rappel des heures primitives
Où l'inquiet désir se défiait du jour,
Qui fait que nous aimons votre lampe plaintive,
Et qu'on se croit la nuit plus proche de l'amour?

—Vous êtes aujourd'hui songeuse et solennelle,
Nuit tombale où se meut l'odeur d'un oranger;
Je veux tracer mon nom sur votre blanche stèle,
Et méditer en vous avec un coeur figé.