Mais, hélas! je ne peux diminuer ma plainte,
Je suis votre jet d'eau murmurant, exalté,
Mon coeur jaillit en vous, épars et sans contrainte,
Vaste comme un parfum propagé par l'été!

Pourquoi donc, douce nuit aux humains étrangère,
M'avez-vous attirée au seuil de vos secrets?
Votre muette paix, massive et mensongère,
N'entr'ouvre pas pour moi ses brumeuses forêts.

Qu'y a-t-il de commun, ô grande Sulamite
Noire et belle, et toujours buveuse de l'amour,
Entre votre splendeur étroite et sans limite,
Et nous, que le temps presse et quitte chaque jour?

Pourquoi nous tentez-vous, dormeuse de l'espace,
Par votre calme main apaisant notre sort?
Jamais l'homme ne peut rester sur vos terrasses
Bien longtemps, à l'abri du rêve et de l'effort,
Puisque vivre c'est être alarmé, plein d'angoisse,
Menacé dans l'esprit, menacé dans le corps,
Luttant comme un soldat sans arme et sans cuirasse,
Puisqu'on naviguera sans atteindre le port,
Puisque après les transports il faut d'autres transports,
Puisque jamais le coeur ne rompt ni ne se lasse,
Et que, si l'on était paisible, on serait mort…

JE VIS, JE PENSE, ET L'OMBRE…

Je vis, je pense, et l'ombre insensible et divine
Dans le vallon obscur m'entoure de splendeur;
Le romanesque vent, en s'ébattant, incline
Sur le noir oranger le sureau lourd d'odeur.

Et je suis le témoin vigilant, perspicace,
De cette heure fougueuse où tout tressaille et boit;
Et rien qu'en respirant, je retrouve la trace
Des passants glorieux engloutis avant moi.

Et pourtant quel silence! Immobile présage,
Les étoiles aux cieux maintiennent fixement
Leur calme groupement, irrégulier et sage,
Vestige ténébreux d'un vaste événement.

Rien, je ne saurai rien de l'énigme du monde!
Je m'y suis insérée avec autant d'amour
Que l'arbre dans le roc, que la rive dans l'onde,
Que le dard du soleil dans la pulpe du jour.

Mais je ne saurai rien; j'interroge, et j'écoute
Mon rêve qui répond à mon âme; et j'entends
La foule des secrets, des désirs et du doute
Agir en moi depuis la naissance du temps…