Ai-je vraiment bien su, dès ma sensible enfance,
Que tout est vie et mort, échange fraternel?
Je me sens tout à coup atteinte d'une offense
Dont je demande compte au destin éternel.
L'espace est bienveillant, les astres brillent, l'air
Répand de frais parfums que les arbres échangent;
Mais je n'accepte pas cet horrible mélange
D'un soir épanoui et des morts recouverts.
—O mes jeunes amis, qui faisiez mes jours clairs,
Pourquoi sont-ce vos mains inertes qui dérangent
L'ordre imposant de l'univers?
LES VIVANTS SE SONT TUS…
Les vivants se sont tus, mais les morts m'ont parlé,
Leur silence infini m'enseigne le durable.
Loin du coeur des humains, vaniteux et troublé,
J'ai bâti ma maison pensive sur leur sable.
—Votre sommeil, ô morts déçus et sérieux,
Me jette, les yeux clos, un long regard farouche;
Le vent de la parole emplit encor ma bouche,
L'univers fugitif s'insère dans mes yeux.
Morts austères, légers, vous ne sauriez prétendre
A toujours occuper, par vos muets soupirs,
La race des vivants, qui cherche à se défendre
Contre le temps, qu'on voit déjà se rétrécir;
Mais mon coeur, chaque soir, vient contempler vos cendres.
Je ressemble au passé et vous à l'avenir.
On ne possède bien que ce qu'on peut attendre:
Je suis morte déjà, puisque je dois mourir…
LE SOUVENIR DES MORTS
Des nuages, du froid, de la pluie et du vent
Le printemps est sorti sur toute la nature;
Les arbres ont repris leur verdoyante enflure,
Et semblent protéger les rapides vivants.
Ils vont, ces affranchis, à qui la Destinée
Accorde encor un jour de délice ou de paix,
Et leur aveuglement candide se repaît
De ce sursis de vie, humble et momentanée.