—Mais les fureurs, les pleurs, les cris, le sang versé,
Les sublimes amours qui nous ont harassés,
Les fauves bondissants, témoins de nos délires,
Ont suivi lentement le doux chant de la lyre
Jusque sur la montagne où nous nous consolions;
Les voici remuants, les chacals, les lions
Dont la soif et la faim nous font un long cortège…
—J'avais cru, mon enfant, que le passé protège,
Que l'esprit est plus sage et le coeur plus étroit,
Que la main garde un peu de cette altière neige
Que l'on a recueillie aux sommets purs et froids
Où plane un calme oiseau plus léger que le liège.
Mais hélas! quel orage étincelant m'assiège?
Lourde comme l'Asie et ses palais de rois,
Je suis pleine de force et de douleur pour toi!
JE ME DEFENDS DE TOI…
Je me défends de toi chaque fois que je veille,
J'interdis à mon vif regard, à mon oreille,
De visiter avec leur tumulte empressé
Ce coeur désordonné où tes yeux sont fixés.
J'erre hors de moi-même en négligeant la place
Où ton clair souvenir m'exalte et me terrasse.
Je refuse à ma vie un baume essentiel.
Je peux, pendant le jour, ne pas goûter au miel
Que ton rire et ta voix ont laissé dans mon âme,
Où la plaintive faim brusquement me réclame…
—Mais la nuit je n'ai pas de force contre toi,
Mon sommeil est ouvert, sans portes et sans toit.
Tu m'envahis ainsi que le vent prend la plaine.
Tu viens par mon regard, ma bouche, mon haleine
Par tout l'intérieur et par tout le dehors.
Tu entres sans débats dans mon esprit qui dort.
Comme Ulysse, pieds nus, débarquait sur la grève;
Et nous sommes tout seuls, enfermés dans mon rêve.
Nous avançons furtifs, confiants, hasardeux,
Dans un monde infini où l'on ne tient que deux.
Un mur prudent et fort nous sépare des hommes,
Rien d'humain ne pénètre aux doux lieux où nous sommes.
Les bonheurs, les malheurs n'ont plus de sens pour nous;
Je recherche la mort en pressant tes genoux,
Tant mon amour a hâte et soif d'un sort extrême,
Et tu n'existes plus pour mon coeur, tant je t'aime!
Mon vertige est scellé sur nous comme un tombeau.
—Ce terrible moment est si brûlant, si beau,
Que lorsque lentement l'aube teint ma fenêtre,
C'est en me réveillant que je crois cesser d'être…
LA DOULEUR
«Lion, supporte avec courage ton sort intolérable!»
HERODOTE.
Quand la douleur est vaste, ardente, sans mélange,
Quand elle aveugle ainsi qu'un ténébreux soleil,
Elle est dans l'eau qu'on boit et dans le pain qu'on mange,
Et dans les rideaux du sommeil!
Comme l'odeur du sel sur les routes marines,
Comme les chauds parfums de Corse ou d'Orient,
Elle emplit le poumon, étourdit la narine,
Et griffe ainsi qu'un diamant!
Les arceaux de l'azur, le fier tranchant des cimes,
La longueur des cités et leurs hauts monuments,
Ne sont qu'une eau rampante et qu'un grisâtre abîme
Auprès de son envolement!
—Douleur qui me comblez, chantez, voix infinie!
Attachez à mon cou vos froids colliers de fer;
Qu'importent l'esclavage et la dure agonie,
Je vois les mondes entr'ouverts!
J'ai vu l'immensité moins vaste que mon être;
L'espace est un noyau que mon coeur contenait;
Je sais ce qu'est avoir, je sais ce qu'est connaître,
J'englobe ce qui meurt et naît!