Je te suivrai, malgré le souvenir des morts,
Malgré tous les vivants engloutis dans mon âme,
Malgré mon coeur qui n'est qu'un gémissant effort,
Malgré mon fier esprit qui résiste et me blâme.

—Mais quoi! ce n'est donc pas le neuf et frais bonheur
Qui ce soir me tentait par son doux sortilège?
Ces espoirs, ces souhaits, ces regrets, ces langueurs,
Hélas! c'est le passé, beau comme un long arpège;

Hélas! c'est le passé, ce courage ingénu,
Ce sublime désir de mourir et de vivre
Que ma jeunesse avait quand je vous ai connu,
Vous, qui fûtes la page insigne dans le livre!

Hélas! c'est le passé, ce parfum dans le vent,
Cet émoi dans les airs, ces grelots des voitures,
Cet orgueilleux besoin d'être encor plus vivant,
Et de recommencer, puisqu'hélas! rien ne dure!

Ainsi je me croyais mêlée au renouveau,
Je ne suis que l'ardente et grave prisonnière
Qui sur ses poignets las sent le poids des anneaux,
Qui pleure sur la route et regarde en arrière!

Hélas! c'est le passé que je cherche toujours,
C'est vers lui que j'allais! Comme s'il est possible
De retrouver le sacre unique de l'amour,
Et d'aborder encore à cette île sensible
Qui, désormais, n'a plus de barques alentour,
Et luit sur l'onde comme un roc inaccessible
Où des archers courants nous ont choisis pour cible…

JE VOUS AVAIS DONNE…

Je vous avais donné tous les rayons du temps,
Les senteurs que l'azur épanche,
Et la lueur que fait, dans le Sud éclatant,
Le soleil sur les maisons blanches!

Je n'ai jamais repris ce que je vous donnais,
Si bien que dans ces jours funestes
Je suis un étranger que nul ne reconnaît,
A qui rien du monde ne reste.

Je vous avais donné les Chevaux du Matin
Qu'un dieu fait boire aux eaux d'Athènes,
Et le sanglot qui naît, sur le mont Palatin,
Du bruit des plaintives fontaines.