—Il passe, mais personne encore sur la route
Ne peut le soupçonner, je regarde, j'écoute:
—Oui, je t'ai reconnu, sublime Dépouillé!
Sordide vagabond sans fleurs et sans feuillage,
Qui rampes, et répands sur les chemins mouillés
Cette clarté pensive et ces poignants présages!
Oui, je t'ai reconnu, ton souffle est devant toi
Comme un tiède horizon où flotteront les graines;
Le silence attentif et fourmillant des bois
S'emplit furtivement de ta languide haleine.
Oui, je t'ai reconnu à ce trouble du coeur
Qui arrête ma vie et la rend palpitante,
Je suis la chasseresse ayant surpris l'odeur
De la jeune antilope étourdie et courante!
—Ah! qui me tromperait, Printemps terrible et doux,
Sur ton subtil arome et sur ta ressemblance,
Je sais ton nom secret que les lis et les loups
Proclameront la nuit dans le puissant silence!
Je sais ton nom profond, chuchoté, recouvert,
Mystérieux, sournois, débordant, formidable,
Qui fait tressaillir l'eau, les écorces, les airs,
Et germer jusqu'aux cieux la cendre impérissable!
C'est toi l'Eros des Grecs, au rire frémissant,
Le jeune homme à qui Pan, sonore et frénétique,
Enseigne un chant par qui le flot phosphorescent
Répond au long appel des astres pathétiques!
C'est toi le renouveau, toi par qui l'aujourd'hui
Est différent d'hier comme le jour de l'ombre;
Toi qui, d'un autre bord où ton royaume luit,
Fais retentir vers nous des fanfares sans nombre.
Un ordre plus formel que la soif, que la faim,
Commande par ta voix rapide, active, urgente,
Et du fond des taillis et des gouffres marins
Monte le chaud soupir des bêtes émergeantes!
—Je te suivrai, Printemps, malgré les maux constants,
Je te suivrai, j'irai sans défense et sans armes
Vers ce vague bonheur qui brille au fond du temps
Comme un fixe regard irrité par les larmes!