Faut-il que l'un des deux seulement reste libre,
Que tour à tour l'on ait le calme ou le désir,
Et que l'amour ne soit que l'instable équilibre
D'être celui des deux qui ne va pas mourir?
Faut-il que l'un des deux brusquement se repose
Dans le bonheur amer et puissant d'aimer moins,
Et d'être, à la faveur de cette froide pause,
Non plus le combattant vaincu, mais le témoin;
D'être celui des deux qui n'est pas l'humble esclave
Dont on voit panteler la muette terreur,
Et dont les yeux, pareils à des torrents de lave,
Font un don infini de soupirs et de pleurs.
—On a besoin parfois de la douleur de l'autre,
De ses bras suppliants, de son front inquiet
Penché comme celui du plus doux des apôtres
Sur son céleste ami, qui songe et qui se tait.
On a besoin de voir sourdre au bord de la vie
Cet ineffable sang des larmes de cristal,
Offrande qui toujours répond à notre envie
D'épier la douleur et son puissant signal;
—Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,
Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,
Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,
Pourrai-je pardonner à mon âme féroce
La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?
LE CHANT DU PRINTEMPS
«O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices universelles, nécessairement infligées aux mortels!» (Hymnes Orphiques.)
Le silence et les bruits, soudain, dans l'air humide
Ont ce soir un accent plus vaste et plus ardent;
Sur le vent aminci Février fuit, rapide,
Quelqu'un revient, je sens qu'il vient, c'est le Printemps!
Hôte mystérieux, il est là sous la terre,
Il est près du branchage éploré des forêts,
Il monte, il s'est risqué, il ne peut pas se taire,
Et son premier frisson répand tous ses secrets!