Je t'aime et je voulais en t'aimant m'appauvrir.
Ah! comme le désir souhaite de mourir!…
TOUT SEMBLE LIBERE…
Je regarde la nuit. Tout semble libéré,
L'esclavage du jour a détendu ses chaines.
Au bas d'un noir coteau, par la lune nacré,
Un train lance des jets de sanglots effarés;
Les parfums, emmêlés l'un à l'autre, s'entrainent.
Malgré l'infinité des temps incorporés,
Chaque nuit est intacte, hospitalière et neuve.
J'entends le sifflement d'un bateau sur le fleuve.
L'horloge d'un couvent, dans l'espace attentif,
Fait tinter douze coups insistants et plaintifs;
Les parfums, dilatés, sur les brises tressaillent;
D'un exaltant départ l'air est soudain empli.
De secrètes rumeurs circulent et m'assaillent…
—Hélas! tendres appels, où voulez-vous que j'aille?
Où mène le désir? Quel rêve s'accomplit?
Cessez de me héler, voix des divins minuits!
Je reste; j'ai tout vu défaillir: je n'espère
Que la paix de ne plus rien vouloir sur la terre.
Je suis un compagnon harassé par le sort,
Et qui descend, courbé, la pente de la mort…
LES SOLDATS SUR LA ROUTE…
Les soldats sur la route avaient passé: les cuivres
Résonnaient, semblait-il, contre l'or du soleil.
C'était l'heure où le jour est à l'adieu pareil,
Et quitte un monde en pleurs qui ne peut pas le suivre.
Nous écoutions le chant emporté des clairons,
Cet appel à la mort exaltait mieux que vivre;
Et nous étions tous deux demi-las, demi-ivres
Du bruit d'ailes que fait la guerre sur les fronts!
Que voulais-tu? Quel mont, quel sommet, quelle tombe
T'attirait? Quel souhait de mourir avais-tu?
Je vis bien ton effort douloureux et têtu
Pour fuir l'amour humain où toute âme retombe.
Et je sentis alors les forces de mon coeur
Te rejoindre en un lieu plus grave que la joie,
Plein de vent, de fumée et d'éclairs, où s'éploie
L'archange des combats, sans fatigue et sans peur.
Mon amour transformé délaissait ton visage
Par qui tout est pour moi raison, paix, vérité;
Et comme un fin rayon mêlé à ma clarté
Je t'emportais dans un mystique paysage…